dimanche 31 juillet 2011

L'ivrogne

Il était ivre et refusait de s'en aller. Ses deux copains le tiraient par les bras, le poussaient dans le dos, rien n'y faisait, il attrapait les tables, agrippait les chaises, s'accrochait aux montants de la porte, traînait des pieds, se débattait, secouait la tête et, même, perdait son pantalon. Ah, ils avaient la tâche difficile ! Pas question pour autant de le lâcher, il serait tombé tant il était salement bourré. Il s'était arrêté à la porte et restait en travers, bloquant le passage entre la salle et la terrasse. Copain Premier était devant et visiblement gêné ; Copain Second était derrière et souriait comme pour s'excuser. Autour, il y avait ceux qui riaient et ceux qui préféraient ne pas regarder. Eh, si captant leur regard il s'était mis à les apostropher ! Bien qu'extrêmement mouvante et terriblement incertaine, la situation était bloquée. Copain Premier avait engagé des pourparlers avec la mule ; Copain Second lui remontait le pantalon qui sans arrêt glissait.

Ce fut le patron qui d'une forte tape dans le dos lui fit faire les quelques pas nécessaires à libérer le passage, la terrasse et le bar. Il était sur le trottoir et râlait. Sa face pivoine s'agitait.

Elle avait de jolies cheveux, blonds et doux, celle qui m'accompagnait. Et sa main sur mon bras posée me faisait savoir qu'elle était soulagée. On repris une tournée.

jeudi 28 juillet 2011

Nécessité

Mon écriture est toute jeune. Quel âge a-t-elle ? Est-elle encore enfant ou déjà adolescente ? Sûrement pas adulte. Elle se cherche, elle se forme. Elle n'a ni père, ni mère pour la guider. Elle essaie de capter ici ou là l'influence d'un cousin, le conseil d'un oncle, les encouragements d'un inconnu croisé par hasard sur son chemin. Elle butte sur ses faiblesses, elle ne connaît pas ses forces. Elle s'enflamme, elle renonce aussitôt. Elle se voit championne du monde, elle se trouve nulle. Elle se trompe. Elle se décourage. Elle s'enfuit et se cache. Elle reprend vigueur et reparaît bientôt. Sans arrêt, elle questionne et interroge. Elle voudrait qu'on lui réponde, qu'on lui dise la vérité, quelle vérité ? Elle voudrait savoir et comprendre. Elle ne sait rien d'elle-même, elle ne se sait pas elle-même, elle cherche son existence dans les autres.

Tout ce temps, elle mue, elle croît, se transforme.

Bien qu'entourée, mon écriture est comme un enfant sauvage qui vit seul et se fait sa propre éducation. Il ne peut en être autrement : seule, elle doit se trouver, sans hâte et confiante.

On croit que les choses que l'on fait sont nées et ont vécu avec nous, ont notre âge et notre expérience. Il n'en est rien en vérité et s'il leur faut à elles faire preuve de patience, de confiance et de constance pour se révéler dans ce qu'elles ont de plus entier et de plus vaste, il nous faut à nous puiser force et courage pour leur offrir le temps et l'espace et trouver l'humilité de nous effacer pour les laisser passer.

mercredi 27 juillet 2011

La grimace

J'aimais son visage et surtout sa bouche qui, régulièrement, se tordait en une brève et discrète grimace. Ce devait être un tic qui lui agitait ainsi la figure.



A chaque fois que je croisais son regard, il était porté sur moi. Et sa bouche se tordait.



Quand je la fixais un moment, elle plongeait ses yeux dans les miens. Et sa bouche se tordait. Et sa bouche se tordait à nouveau.



Alors je lui souriais. Car c'était sans doute ce qu'elle faisait.

Le blabla

J'avais envie de parler. Je ne savais pas quoi dire, je disais n'importe quoi. Je posais des questions. Elles étaient sans queue ni tête. Il était facile d'y répondre, c'était des questions simples. Pourtant, elles désarçonnaient mes interlocuteurs tant elles étaient saugrenues. Elles portaient sur leurs goûts, essentiellement. Combien n'ont pas su me répondre ! "Tu aimes Nietzsche ? C'est bien, non ?!" ou "Tu connais les bananes ? Qu'en penses-tu ?". Voilà des exemples. Moi-même, qu'aurais je répondu ?

Je posais ces questions, le gens me regardaient bizarrement, je n'en avais rien à faire. Je pouffais. J'avais juste envie de parler sans savoir de quoi, surtout pas de discours préparé, même pas des notes sur un bout de papier. Je voulais échanger, partager, me sentir avec eux.

Peut-être que je m'y prenais comme un manche mais quand même ça réussissait plutôt bien. Disparus les peureux, les blasés, les acariâtres, restaient les moins sérieux, les plus gais, les timides et les originaux. On pouvait dialoguer. Alors je n'étais enfin plus seul mais nous étions au moins deux à nous réchauffer les mains autour d'une bonne conversation bien brûlante, sans chercher à savoir quoi dire, juste parler de Nietzsche ou de bananes, de Nietzsche et de bananes.

Il paraît que Nietzsche raffolait de bananes et qu'il s'en faisait livrer par cargos entiers. Des bananes du Pérou, cultivées à flanc de volcan, les meilleures. Le philosophe avait investi une bonne part de son argent dans des entreprises locales de production et une compagnie de transport maritime. Il voulait assurer sa commande et sa livraison. Le volcan éructa, le bâteau sombra, l'entreprise coula. Plus d'argent ni de bananes, le désespoir et la folie. Bon Dieu, c'est triste.

Je l'ai appris à l'occasion d'une de ces conversations, celle-là avec un gros chanteur mexicain - son grand-père avait travaillé sur la plantation - accompagné d'une jeune dentiste hongroise. Voyez : instructives ces petites discussions tenues à la va vite, entre deux stations, dans le métro.

Une jeune femme pleine de vie

Je regardais des photos d'elle encore toute jeune adulte. Sur l'une, on la voit, un chapeau sur la tête, balayer une cour, des amies rient à ses côtés. Elle tourne un oeil complice vers l'objectif. Sur une autre, elle se penche vers un petit enfant qui lui tend quelque chose. Sans doute, elle lui parle. Ils se ressemblent. Il y a aussi ce cliché où son père la conduit à l'autel, elle se marie.

Sur toutes, elle avait les cheveux très noirs et très longs, les yeux en amande et des sourcils en arc de cercle, un nez fin descendant en pente douce d'un large front vers des lèvres bien dessinées, ici rêveuses (moue), là ensorcelleuses (mouvement), ou encore charmeuses (sourire). Son visage jouait de la lumière, elle rayonnait. Elle était grande et paraissait tantôt dégingandée, tantôt solidement charpentée, mais toujours pleine de santé et regorgeant d'énergie. Élancée, sa silhouette traduisait un grand appétit de vivre.

Elle était belle et légère.

Seul, quelques fois, son regard exprimait déjà une certaine gravité.

J'étais ému. Je n'arrivais pas à comprendre ce qui avait pu se passer depuis ce temps et qui avait conduit à la femme que je connais aujourd'hui, qui, certes, a bien vieilli mais n'est plus qu'inquiétude, nervosité et agitation.

Quels événements avaient ainsi pu la briser dans son élan et disjoindre la courbe de sa destinée ?

La vie, bon Dieu, quand on la prend trop au sérieux !

mardi 26 juillet 2011

Les illusions

Les bouées que j'avais balancées à l'eau pour me repérer n'ont pas d'ancre, je le découvre. Comme moi, elles voguent au gré des flots, tantôt se rapprochant, tantôt s'écartant. Je les perds de vue, je me cogne dedans. Concrètement, elles ne sont d'aucune utilité sinon que je sais avoir mis en place un système totalement inopérant. Pourtant, j'y tiens. Mouvantes quand je les conçois fixes, elles m'instruisent de ce que je suis dans l'incertitude. C'est là tout leur charme et leur efficacité. Dérision de la chose, il pourrait ne rien y avoir de plus certain que cette incertitude (mais n'arrive-t-il pas que, parfois, leur disposition relative tombe juste ?). Je le dis : je suis totalement perdu et ça me fait rire. Heureusement, je n'ai nulle part à aller.

vendredi 22 juillet 2011

En secret

Un papillon voletait dans les herbes. Le soleil brillait, haut dans le ciel. A l'ombre du cerisier, on était bien. Elle était allongée dans l'herbe et pleurait. Ses cheveux tombaient sur sa joue.



Sa main malhabile, il ne savait quoi faire. Il voulait s'enfuir, il partait. Il se leva et sa tête à elle s'enfonça dans le sol. Elle fermait les yeux, fort, et se bouchait les oreilles, fort. Dans sa tête, s'imprimaient ses pas qui s'éloignaient. Jamais, il ne se retourna. Elle était seule, comme toujours. C'était pour de vrai cette fois.



Le vent frémissait. Une fleur de cerisier tomba, le papillon s'envola. Une larme coula, une graine de joie germait en son coeur. En secret, pour l'heure.

jeudi 21 juillet 2011

Le petit cheval noir

C'était un cheval noir, très noir, mais il n'était pas très beau. Les membres trop courts ; l'encolure trop fine ; le tronc trop long ; la croupe troupe épaisse. Il se montait mais personne ne s'y risquait, il faisait des sauts de côté, des cabrioles, courbait l'échine, s'arrêtait brusquement. Il s'attelait mais tirait de travers, prenait de mauvaises allures, en changeait sans cesse, accélérait, ralentissait. Rien à faire, aucune constance ni régularité. Sur son dos, on était rapidement vidé. En carriole, on était tout secoué. Devant des herses, les sillons n'étaient pas droits, creusés et bosselés. Il est parti à l'abattoir.

Pour le steak, il n'était pas mauvais, notre petit cheval noir.

Poésie au point d'exclamation

Elle avait des yeux et des cheveux,
Des bras et des mains,
Des jambes et des pieds,
Des nichons et un ventre,
Un cul et une chatte,
Que demander de plus ?
L'amour, peut-être !

C'était sa façon de prononcer mon prénom
plus que tous ses charmes qui me la rendait séduisante.
Et elle l'était !

Sur la peau de son cou, il y avait des grains de beauté qui jouaient à faire la constellation mais ils n'en réussissaient aucune de connue. Je me demande bien quel nom ils voulaient qu'on lui donne. Moi, l'astronome amateur de cette peau tâchetée, je n'en avais aucune idée. J'y collais mon oreille pour écouter et tout ce que ça disait, c'était : tatac ! tatac ! tatac !

mercredi 20 juillet 2011

Strychnine

Non, je ne vais pas périr. Ne t'inquiète pas. Oui, tu peux venir. Regarde : la maison est à terre. Le toit a été soufflé, la charpente s'est écroulée, les poutres pourrissent, les murs sont tombés, les fenêtres et les portes ont volé en éclats et jusqu'aux fondations, soulevées, balayées. On extrait les gravats. Ne te mets pas là, tu risquerais... Tu vois : il ne reste pas grand chose. Que veux-tu qu'il arrive de plus ? Bien sûr, on peut toujours craindre une inondation, un incendie, la chute d'un météorite. Pourquoi pas ?! On ne sait jamais assez comment on est fait. Je sens le vent se lever et tendre les voiles, j'aimerais qu'elles soient fabriquées dans ces nouveaux textiles poreux et aérés et se laissent traverser, sans bouger d'un pouce ni claquer, à peine un frémissement, juste pour dire. Mais ce ne serait plus des voiles. Alors quand le vent se lève, toi par exemple, avec ces voiles, moi disons-le, eh bien tout cela est mécanique : portance, poussée, mouvement. Où vais-je, où vais-je ? Oui, tu peux venir, ne t'inquiète pas. Est-ce que je m'inquiète, moi ? Quitte à s'échouer dans un marécage, autant que ce soit poussé par ce vent, avec ces jambes-là, ces lèvres-là, etc. petite brise légère qui fait voleter des mèches de cheveux et cligner les yeux, parfois. Mais planté ensuite et le vent retiré, quoi ? Ne t'inquiète pas, aucun péril. La peur, l'ennui, la solitude, peut-être. Un tel navire, taillé dans le bois le plus dur, boulonné des meilleurs métaux, accastillé avec soin, et la maison rase, parfait. N'oublions rien. Le pot au noir, ah ! ah ! quel ballot ! Tant que le ciel étoilé, le soleil et la pluie, et le vent aussi, zéphir, mistral, tramontane, sirocco, chinook ou simoun, quel que soit le nom qu'elle prenne, je n'oublie pas. On n'oublie jamais. C'était une tornade. Viens donc, on n'empêche pas un vent de se lever. C'est moi qui ne cherche pas d'abri. Je m'allongerai par terre. C'est gentil. Encore un autre verre.

mardi 19 juillet 2011

Une bonne gigue, ouais

C'est une fille qui marche avec son mari et, au moment où ils passent devant moi, elle lui dit : "Les arbres ont drôlement poussé, là-bas !". Je ne sais pas si j'aimerais tellement marcher à côté d'une fille qui me dirait que les arbres ont drôlement poussé par là-bas. Moi, je voudrais une fille qui ait de l'humour et qui plaisante. Je voudrais qu'elle dise des blagues et invente. Je voudrais qu'elle raconte des trucs farfelus avec un tas de choses vraies mêlées dedans. Je voudrais qu'il me soit difficile de discerner le vrai du farfelu mais ça me serait égal parce que ce serait drôle et intelligent et vivant. Je ne voudrais pas qu'elle me dise que les arbres ont beaucoup poussé depuis la dernière fois qu'elle est venue ; je voudrais qu'elle me dise qu'elle n'est jamais venue mais que c'est un très beau parc avec de très grands arbres, même si elle vient souvent et que les arbres sont encore rachitiques. Après, elle me dira qu'elle m'aime et je ne saurais pas sur quel pied danser !

La fusée

C'est une petite fusée qui traverse le ciel en scintillant. On croit que c'est une étoile filante mais non. On fait des voeux parfois et ça ne sert à rien. Elle prend des photos et surveille la planète. C'est tout ce qu'elle sait faire, sûrement pas apporter la richesse, rendre amoureux, redonner ou préserver la santé ou ces trucs de bonheur-là. Photo, vidéo et basta ! C'est moins bien mais déjà ça, surtout pour les militaires qui l'emploient. Qu'il n'y ait pas la guerre à cause de cette petite fusée-là, c'est mon voeu quand je la vois.

La catastrophe

Ils avancent hagards, leur regard perdu à quelques pas devant eux. Leurs pieds traînent et raclent la chaussée. Les buildings sont tombés, secoués et brisés par le tremblement de terre. Les maisons ont été déracinées et emportées par le ras de marée. Et maintenant, l'entrepôt de pétrole a explosé, le ciel est noirci de fumée, l'air est vicié, presque irrespirable. La nuit est tombée, il n'y a plus d'électricité, aucune lumière ne brille ni n'éclaire. Qu'importe, il n'y a plus de fenêtre, il n'y a plus de pièces, les murs sont à terre. Il n'y a plus nulle part où aller, nulle part ou rester. Ils marchent, Dieu saurait où s'il en restait un.

Le fantôme

Elle dormait, profondément mais pas assez pour ne pas sentir sa présence sur le pas de la porte. Il était là et la regardait. Elle croyait qu'il était huit heures du matin mais, en réalité, il était déjà quatorze heures. A cette heure, il n'y avait personne dans la maison, à part elle. Et lui qui était on ne savait qui, qui vivait là depuis très longtemps, qu'on entendait parfois mais qu'on ne voyait pas. Il n'était qu'une présence, un fantôme. Il n'est pas interdit aux fantômes de regarder les femmes dormir, surtout quand elles sont seules.

Le monstre

C'est un gamin difforme. Il a un tout petit corps et une grosse tête et, sur cette grosse tête, des yeux qui apparaissent encore plus gros, énormes, disproportionnés. Elle l'appelle : "Le monstre". A chaque fois qu'elle entend parler de lui, elle demande : "Qui ça, le monstre ?" Ça paraît cruel mais il n'y a chez elle aucune méchanceté. C'est vrai : on dirait un monstre. S'il ressemblait à un poisson banane ou s'il avait une tête de clé anglaise, elle le dirait de la même façon, tout simplement : "Le poisson banane" ou "La tête de clé anglaise". Ce ne sont rien d'autre, dans sa bouche, que des mots. Aucune autre considération ne vient polluer son esprit. N'entre là que ce qu'elle voit, entend, sent, goûte et touche. Ce qui est, sans jugement. Le monstre !

Et nous qui entendons ça, on se fait notre idée de cet enfant difforme et de cette femme qui en parle. Le monstre moche et laid et affreux et horrible et répugnant et hideux et repoussant et effrayant et la méchante et cruelle et acariâtre et mauvaise et malveillante et sans coeur et rosse vieille femme. On a de ces idées, nous.

Une bonne nuit

Elle venait vers moi et j'allais vers elle. Arrivé premier à la porte, j'ai tiré le battant et l'ai laissé entrer. "Bonne nuit !", elle m'a dit et ses souliers faisaient tap tap sur le sol carrelé. Elles avait de jolies jambes et les cheveux coupés courts. J'ai grimpé les marches de l'escalier quatre à quatre et suis vite allé me coucher voir quelle genre de nuit j'allais passer.

Sa peau

Il faisait chaud. On allait bras nus, jambes à l'air, vêtus de tissus légers. Elle s'était découverte et sa peau blanche, très blanche, éclatait au soleil, lui disputant la clarté du jour.

S'il avait su

Il découpait sa femme en morceaux. Scier les jambes et les bras demandait un sacré boulot. Il était tout couvert de sueur, déjà éreinté. S'il avait su, il aurait fait autrement mais maintenant c'était trop tard.

A l'heure

Le train était indiqué à 19h54, il me restait deux minutes pour l'avoir, je courais. Quand j'arrivais sur le quai, le train partait. Il était 19h54, exactement.

L'aveugle

L'aveugle se servait de sa cane pour pousser les gens. Il la leur faisait glisser entre les jambes, les bousculait, leur rentrait dedans. Tout le monde se tenait tranquille, tassé contre le mur. Comme aveugle, il était nul mais il aurait fait un chien de berger épatant.

Notes (1)

On était tout serrés, les portes ne fermaient même pas. C'était pas inintéressant de l'avoir collée contre moi. Elle était blonde. J'avais une mèche de ses cheveux qui me chatouillait le nez. Je l'ai embrassée sur la joue. Sa peau était toute tendre. On était vraiment très serrés.

Son regard

La façon qu'elle avait de regarder les gens était très étrange. On aurait dit qu'elle scrutait, qu'elle essayait d'observer très profondément, en fronçant les sourcils, comme pour deviner ce qui se jouait derrière les apparences. Quelles étaient les pensées des uns, les motivations des autres, les liens cachés entre eux, pourquoi disait-il cela, comment allait-elle réagir, à quoi jouaient-ils, quels rôles endossaient-ils et dans quels buts ? On aurait dit qu'elle essayait de répondre à toutes ces questions quand elle regardait les gens, ses yeux très grands, son regard très noir et ses sourcils très froncés.

Ses lèvres

La forme de son visage, la couleur de ses yeux, la longueur de ses cheveux, la finesse de ses mains, la simplicité de son habillement, tout en elle était là pour m'attirer et me plaire. Mais c'est la façon qu'elle avait de se mordre la lèvre inférieure que je regardais avec attention.

L'hameçon

Elle avait les cheveux longs et, dans son dos, les mèches avaient été épointées pour dessiner un bel arrondi. Mais, au milieu d'elles, s'en détachait une qui avait poussé plus longue que les autres et qui battait la cadence au rythme de son pas. Elle marchait le long du quai et mon regard était rivé à son dos et je voyais cette mèche qui se balançait. C'était un hameçon, je crois, et il était efficace, ma foi.

A la fenêtre

Les gens pouvaient bien dire qu'ils me trouvaient souvent près de la fenêtre et me croire à les espionner. Mais s'ils m'y voyaient, c'est qu'ils devaient pas être bien loin de la leur !

Un rire et des jambes

Elle venait vers nous en riant. Elle avait de longues jambes et marchait vite. C'est un rire qu'on croisait et il nous dépassa en coup de vent.

Une histoire

Ils étaient trois enfants à s'être arrêtés autour de moi. Je lisais une bande dessinée et ne les avais pas vus approcher. Le plus jeune savait à peine marcher. Le plus vieux était sacrément curieux. Il s'intéressait à mes doigts bandés. Je lui expliquais que l'un était cassé, j'étais tombé. On les avait attachés ensemble pour qu'ils se réparent. Il voulait savoir pourquoi j'étais tombé et comment on les avait attachés ; il voulait savoir si ça m'avait fait mal de tomber et comment ma main allait se remettre en état, juste en attachant deux doigts dont l'un était cassé et en n'y touchant pas ; il voulait voir comment je faisais pour tourner les pages de mon livre avec mes doigts attachés. Le troisième qui était une fille écoutait et hochait la tête. Le plus jeune s'intéressait aux images dessinées. Je comprenais qu'il voulait que je lui fasse la lecture. Eh, ça n'était pas un livre pour les enfants ! Un cow-boy était méchant qui avait tué deux de ses compagnons et s'apprêtait à violer une indienne.

Mais leur mère est venue et les a envoyés jouer. Il y a la balançoire et le toboggan, il y a l'échelle et la cabane. C'est vrai, non ?! Elle me demande comment je me suis cassé la main et si ça me fait mal et combien de temps mes doigts devront rester immobilisés et si vraiment le cow-boy va violer l'indienne.

Moi, je ne crois pas qu'il la viole jamais. Un autre va arriver à temps pour le tuer et la délivrer.

Ceux du bas

C'est sur la pointe des pieds que je regarde par la fenêtre ce que font ceux du bas. Je ne vois rien. Je peux bien me pencher, me pencher et même tomber, inutile. Ma fenêtre est trop haute, la leur trop basse, la cour trop étroite, mon regard pas assez pénétrant, leur activité trop secrète. Je les entends, c'est tout.

Ils parlent d'un qu'ils auraient connu et qui les as déçus et d'un autre qui, bons Dieux, quelles rigolades ils se sont payées avec lui ; ils parlent de ce travail sur lequel quelques uns ont planché mais pour lequel ils n'auraient pas été prêts de venir à bout si un autre n'était pas intervenu, avec ses bonnes idées ; ils parlent de cette chanteuse dont l'un a tous les disques, l'autre est allé la voir en concert, un troisième ne connaît que de nom mais aimerait l'écouter et un quatrième ah ! ah ! mais non personne n'y croit, non. Ils le charrient. On sert à boire.

Ils ont l'air de bien s'amuser. Bon Dieu, pourquoi j'habite si haut et eux si bas ?!

La chance

Il y en a un qui a failli se prendre une bonne bourrade dans les cotes. Je l'avais pris pour un autre. Il l'a échappé belle. L'autre aussi.

En colère

Ça bougeait, ça tanguait. Les portes battaient, les portes claquaient. Elle criait : "Je m'excuse ! Je m'excuse !". Elle essayait d'avancer et s'enfoncer dans la foule. Son visage avait viré cramoisi. Elle râlait et pestait. Contre qui, je ne sais pas. Elle est venue se placer à côté de moi. Je lui ai souri. Elle était rudement jolie.

Les dingues

Il y a des types qui disent qu'ils travaillent mais, en réalité, ils ne foutent rien. Ils se présentent comme employés de bureau par exemple, polyvalents qui plus est. Ils se lèvent à neuf heures et, après une toilette rapide et une biscotte avalée en vitesse, quittent leur domicile à neuf heures trente. Mais, qui se veut attentif les voit revenir à dix heures et quart à peine passés. Ils resteront planqués jusqu'à dix-sept heures, se tenant coi, ne faisant pas de bruit, bougeant à peine. Le voisin du dessous entendra le parquet grincer, la voisine d'à côté la chasse d'eau couler. Parfois, une ombre passera devant une fenêtre. Dix-sept heures, sur la même pointe des pieds, filant à découvert, se planquant à couvert, les revoilà dehors. Ils s'élanceront au guidon d'un vélo, s'engouffreront dans un autobus ou fileront dans les couloirs du métro. Ils reviendront plus tard, l'air harassé de celui qui a bien bossé.

Une chose est de ne pas travailler, et chacun fait bien comme il veut et subvient à ses besoins comme il peut, une autre est de mentir à qui s'en moque éperdument, et à soi-même, et de vivre comme un détraqué.

C'est peut-être que quand on est dingue, on l'est souvent assez pour vouloir donner le change ?

Si je l'étais, fou, moi, bon sang, je me ferais enfermer ! Qu'est ce que ça changerait sinon que je n'aurais plus de loyer à payer, des activités toutes préparées et des médecins et des infirmières pour s'occuper de moi ? Si ça se trouve, il y a même des dingues qui sont jolies et pas les dernières pour fricoter.

Dans la rue (2)

Croisé deux noirs dans la rue. L'un, volubile et excité, disait à l'autre, attentif et rigolard :
- "Il avait une bite énorme. E-NOR-ME ! Ah, t'aurais vu ça, ça m'a scié !"
Ils devaient parler d'un blanc.

Dans la rue (1)

Croisé des mongolitos : pouvoir de séduction hors normes. Maigres et haves, les adultes qui les accompagnent font pâle figure.

Seul sur le champ de bataille

La solitude du héros sur le champ de bataille. Tu vois cette table, personne n'y mange. Ces chaises, personne ne s'y assoit. Ce lit, personne n'y dort. Ce parquet, personne ne le foule. Cet air, personne ne le respire. Ce silence, personne ne le vit. Cette porte, personne ne la passe et ces fenêtres, personne n'y regarde. Sur le champ de bataille, il n'y a personne pour partager la solitude du héros. Constate le héros, seul sur le champ de bataille.

Le baigneur

Elle était assise, accoudée à la table, et tenait son bébé allongé en travers sur ses genoux. Il était immobile, bras et jambes ballants, dans sa combinaison bleue, sa tête couverte d'un bonnet blanc. On croyait un baigneur. C'était sans doute un baigneur. A peine de temps en temps, ce gros baigneur bien imité soufflait-il et remuait-il un doigt.

A propos

Ce que j'avais envie de faire, je n'en savais rien. Ce que je devais faire, encore moins. Je ne pouvais pourtant pas rester les bras ballants, trop de vide devant moi. De quoi se ficher les jetons pour une vie. D'ailleurs, n'était ce pas ce qui se passait ? S'activer, bon Dieu, mais à quoi ?!

Question encore irrésolue mais à laquelle on doit, ou devra, ces notes - qui sont toutes de fiction.

(Évidemment, à prendre les choses en cours, tout ne va pas être facile à comprendre. Moi-même, parfois).