mardi 30 août 2011

Avis

Lunettes de soleil sur les yeux, teint mat, très bronzé, costume crème, un peu marlou, l'inconscient prévient : qu'on ne lui force pas la main, jamais ! Il a horreur de ça. Il s'emporte pour moins. Il fournira, pourvu qu'on se montre gentil et obéissant. Qu'on fasse bon usage. Il a de la came de bonne qualité, voire super high quality, du gros du lourd et assemblé. Prix à payer réduit pour qui est fidèle et patient, toujours présent. Il aime savoir qu'il peut compter, dès fois qu'il aurait gros à écouler. Voudrait pas que ça se perde, parte dans la nature sans un mot ni quoi, rêve dont on ne se souvient pas. Avec lui, pas d'entourloupe, ni d'inquiétude. Des habitudes, du travail. Marchandise livrée, l'inspiration assurée. Il sourit, les dents blanches, une cigarette aux lèvres. Une bonne tape sur l'épaule de l'auteur, un peu moins souriant, pas rassuré, limite tendu, mais faisant bonne figure, ou essayant, ça se voit sur la photo.



La grève est suspendue, avant d'avoir commencé. Retour aux clous, la rue pavée. Marcher droit, un deux. Qui c'est le patron ?

Préavis

En septembre, l'auteur compte faire grève. Les autorités sont prévenues, un préavis est déposé. Il proteste. Manque d'inspiration, absence de projet. Marre des petits textes, instants riquiquis, croquis à la va trop vite esquissés. Du souffle. Il voit grand, veut s'attaquer à ample. Il s'en croit capable. Il demande des moyens : "La cavalarie, ce serait bien". A cette heure, aucune négociation n'est encore ouverte. Peut-il seulement y avoir discussion ? La direction est on ne sait où. Il n'est d'ailleurs pas certain qu'elle ait les ressources, les reins assez solides, pour un grand projet. Mais ça, faute d'expérience concluante, personne ne le sait. "Pour l'instant, on ne peut rien dire", fait valoir son porte-parole, espèce de girafe déguisée en pompier, casque de l'armée prussienne sur la tête. Un sac à patates en toile de jute traîne à ses pieds. L'expectative règne, c'est l'attente. Septembre approche. La situation semble bloquée. L'auteur cependant a une idée en tête : "S'ils ne bougent pas, je prends mes clics et mes clacs, je monte une scop". C'est un moyen de pression. "Qui ne résoud pas la question des moyens. Avec qui ? Avec quoi ? Comment ? Il n'en dit rien", souligne le porte-parole, jeune femme aux longs cheveux blonds et aux douces manières cette fois. "Et puis il y a les contrats à respecter, les engagements moraux, la parole donnée. Pas un pacte avec le diable mais quelques obligations. Tout de même". Pendant ce temps, aucun mot, aucune pensée, pour le lecteur. Il est là pourtant, et espère. "Ça serait bien que ça continue, c'est vrai. Mais si c'est pour faire de la merde, autant que ça s'arrête", estime-t-il. Et il ajoute, en râlant : "Un peu de rêve, de l'ambition ! C'est quand même dingue qu'on lui donne pas les moyens de faire son boulot". Sur les marchés, on évoque parfois une pénurie. "Les cours sont hauts. Rapport à la demande. L'offre, elle, on ne sait pas. Difficile d'en estimer les réserves. D'autant qu'il y a inspiration et inspiration. Il faut trier. Et valoriser. Au final, tout n'est pas de bonne qualité", explique un analyste. L'auteur n'en démord pas : il campera devant les locaux de l'entreprise s'il le faut. "Cette inspiration, je la veux, je l'aurais. Quinze ans de métiers, je sais la travailler. Mes outils sont affûtés, mes gestes surs. Qu'on me fasse confiance". L'inconscient est prévenu. Qu'il fournisse, c'est ce que tous lui demandent.

L'esprit de l'ours aux fesses

J'écrivais. Je pensais écrire quelque chose et j'écrivais autre chose. Je veux dire : non pas que j'avais une idée construite en tête, une histoire à narrer, des personnages à mettre en scène, des faits à relater, des actions à rapporter ou des thèmes à traiter, et que leur transcription s'en écartait, que je n'y parvenais qu'à moitié, qu'au quart ou moins encore, que le récit s'échappait, non, je pensais des mots, je pensais des phrases et mes doigts tapaient autre chose et autre chose s'écrivait à l'écran, mes doigts tapaient d'autres mots qui constituaient d'autres phrases et un autre texte apparaissait qui faisait émerger un autre sens. Cette divergence entre la pensée et sa réalisation, entre la réflexion et l'action, presque un dysfonctionnement, peut-être une maladie, me rendait la tâche compliquée. Sans arrêt, je devais m'arrêter (rigolote, celle-là !), effacer les lettres et les mots, revenir en arrière, retrouver mes idées, les rassembler et recommencer. Inutile de dire que ces idées  avaient intérêt à s'être sacrément bien ancrées dans mon esprit si je voulais m'en souvenir assez pour réussir à les reprendre comme je les avais initialement conçues, ou même seulement imaginées. Bref, je n'y arrivais pas. Je m'y efforçais pourtant, biffais, pestais, reprenais. Quel con j'étais ! Je ne m'en suis pas rendu compte - et qui l'aurait pu ? - mais le texte qui s'écrivait malgré moi - et par quel mystérieux procédé ? - devait sans doute être bien meilleur que celui pour lequel je me suis acharné et qui en définitive m'est resté et qui ne s'avère guère convaincant. Car, ce jour-là, je ne peux le dire autrement, j'étais bel et bien possédé. J'avais en moi l'esprit du chien qui aboie, ou l'esprit du chat qui griffe, ou celui de l'ours qui vous court après, lourd et rugissant, ses grosses pattes martelant le sol. Quel esprit exactement je ne sais pas mais un esprit dans ce genre-là. Ce dont je suis certain aujourd'hui, c'est que quand on est pris d'un tel esprit, on ne devrait pas s'échiner à vouloir le contrarier, à s'interposer et objecter, mais bien se faire tout petit et s'effacer et le laisser passer, tout à son oeuvre, sa rage sortie. Ah, on aurait vu !

On aurait vu comme mes doigts courent vite et font bien, l'esprit de l'ours à leurs fesses.

samedi 27 août 2011

Bill

Savez-vous qui est Bill Callahan ? Moi pas. Depuis ce matin, les gens m'interpellent dans la rue pour me demander des nouvelles de Bill Callahan et je n'en ai aucune à leur donner.

Les gens que je croise demandent :
- "Hey, t'as des nouvelles de Bill Callahan ?"
(On se tutoie beaucoup à la campagne. Suffit d'avoir prêté sa remorque à un voisin, ou son taille-haie).
Je réponds, invariablement :
- "Qui ?"
Et eux naturellement, comme si ça allait de soi :
- "Bill !"
Et quand je dis :
- "Connais pas de Bill Callahan",
ils rient.
Et quand je dis :
- "Non. T'en as toi ?",
ils me rétorquent qu'ils ne le connaissent pas.

Je me demande bien ce que c'est que cette entourloupe. Et surtout : qu'est ce que ça peut leur foutre d'avoir des nouvelles de Bill Callahan s'ils ne le connaissent pas ? Ou de savoir si moi j'en ai ?

Vous en avez, vous, des nouvelles de Bill Callahan ?

On a bien le droit de faire la fête et de pas savoir avec qui on sort. D'avoir la gueule de bois, plus trop de souvenirs et de pas en être fier. C'est terrible : à la campagne, on vous passe rien.

jeudi 25 août 2011

Un ami

Il y avait chez moi ces jours-ci un tournesol. Il restait d'un anniversaire qu'on avait fêté. Son destinataire n'avait pu l'emmener. J'ai dû l'héberger, on m'avait promis de venir le chercher. Faute de vase adapté, je l'avais placé dans une carafe bourrée d'eau jusqu'à la gueule. Je lui avais donné un peu de cette "nourriture pour plantes coupées" qu'on trouve en sachet. Je l'avais installé près d'une fenêtre, au soleil une grande partie de la journée. Presque, je l'avais adopté.

Je prenais soin de lui. Il n'était pas en très fringante forme.

Quand je suis rentré ce soir, il faisait triste mine. Ses feuilles étaient fanées et pendaient le long de la tige. A son sommet, celle-ci était courbée. Sans vigueur, elle ployait sous le poids de la fleur qui regardait, décharnée, vers le bas. Des pétales avaient chu. Les autres étaient desséchés. Dans la carafe, l'eau était grise.

J'ai longuement regardé le tournesol. De l'eau perlait à la surface encore molle de la fleur. Ailleurs, tout était sec et dur. J'ai retiré le tournesol de la carafe. J'ai cassé la tige en plusieurs morceaux et ai déposé le tout dans la poubelle. J'ai eu l'impression d'enterrer un ami. Pis que ça : un ami pas encore tout à fait mort, qui pleurait.

mercredi 24 août 2011

Églantine

Églantine pleurait. Tous dansaient, riaient, buvaient, jacassaient, faisaient la fête. Mais Églantine pleurait, seule dans un coin. Elle avait des sanglots, quelques hoquets. Des larmes lui venaient qu'elle essuyait du revers de la main ou du bout des doigts. Son maquillage coulait. Elle se mouchait dans une serviette en papier. Quelques uns s'en apercevaient, s'émouvaient, s'interrogeaient, allaient la voir, questionnaient, consolaient. Tentaient. Églantine continuait à pleurer. De loin, d'autres demandaient :
- "Pourquoi elle pleure, Églantine ?"
On faisait ceux qui savaient. On répondait :
- "Parce que c'est une fille".
Une jolie fille, à ce propos. Avec de jolis doigts. Et des larmes salées, ma langue a trouvé.

Pouet

Je marchais dans la rue. J'allais croiser une fillette et son père quand tout à coup ma semelle a rapé le trottoir et ma chaussure a émis un bruit bizarre. Elle a fait "Pouet !"

mardi 23 août 2011

Jalousie

Elle était plantée devant lui. Ils avaient un désaccord profond. Elle disait :

- "En réalité, le problème c'est que tu es jaloux. Tu n'es pas content parce que tu es jaloux. Et tu es jaloux parce que je vis avec lui désormais. C'est avec lui que je dîne, c'est avec lui que je pars en vacances, avec lui que je fais des projets, avec lui que je dors".

Il répondait :

- "Pour être jaloux, il faudrait que je veuille être à sa place. Je ne veux pas être à sa place. J'ai été à sa place. A la longue, être à cette place me donne envie de mourir ou me fait souhaiter te voir disparaître. Je ne veux ni l'un ni l'autre. Je ne veux plus être à cette place, je la lui laisse bien volontiers. Tu vois, je ne suis pas jaloux".

Elle restait les bras ballants, triste. Elle se plaignait :

- "Tu es raide ! C'était si mal que ça avec moi ?"

Il la rassurait :

- "Ne t'inquiète pas. En réalité, je suis terriblement jaloux. Tu verras, ce sera peut-être bien avec lui".

Elle aurait voulu pouvoir souhaiter le voir mourir. Elle était affreusement jalouse. Il vivait seul et s'en sortait très bien.

Ses cheveux

Son crâne n'était pas dégarni mais il apparaissait, visible, entre ses cheveux clairs et fins, apparemment épars. Je l'avais toujours connue ainsi et j'avais noté ce trait physique dès la première fois que je l'avais vue. Il est vrai qu'alors elle portait des cheveux plus courts. Ça ne gâchait en rien son charme et il était grand bien que, ou parce que, discret. Je me demandais cependant si elle n'était pas malade ou ne relevait, qui sait, d'aucune affection qui l'aurait laissée chauve ou poussée à avoir le crâne rasé. On en voit.  Peut-être perdait-elle ses cheveux sans cause connue ou bien était-ce son implantation naturelle, après tout. Ailleurs, sur les côtés et derrière, ses cheveux poussaient drus et fournis et avaient atteint une belle longueur. Ils étaient relevés et noués en un volumineux chignon. Non, vraiment, il n'y avait que sur le dessus de la tête qu'on pouvait voir ça et c'était même étonnant car, sur la nuque ou les bras, elle était plutôt poilue, des petits poils blonds tout fins. Je trouvais ça très séduisant et même parfois terriblement excitant.

Elle avait de jolis yeux bleus qui, outre très clair, lui conféraient un regard perçant et, souvent, rieur. Il n'y avait rien à dire sur son nez qui ne présentait pas de traits particuliers sinon qu'il, avec ses pommettes et, un peu, ses joues, arborait une multitude de tâches de rousseur. Elle avait le teint mat et elle était bronzée. C'était la fin de l'été. Ses lèvres étaient charnues et délicatement ourlées, son sourire franc et engageant. Quand elle baissait la tête, une sorte de petit double menton venait se loger sous sa mâchoire. Il était charmant.

Elle aurait pu porter une casquette ou un chapeau, un fichu voire un bonnet (mais en été !), mais ç'aurait été accorder une importance qu'il ne méritait pas à ce haut du crâne légèrement aéré. D'ailleurs, il n'en était aucun besoin car c'était pour elle une chose très naturelle et assumée. Elle n'y pensait pas et n'y portait aucune attention, jamais. Elle embrassait bien, et même les mains dans les poches quelques fois.

lundi 22 août 2011

Soir d'été

Nous étions assis côte à côte avec chacun un livre sur nos genoux. Je lisais un récit de voyage, périple d'un écrivain en Afrique australe, et elle tenait une revue dont le dossier était consacré à un passe-temps pour enfants. Elle se mit à me raconter une anecdote, petite histoire dont elle avait eu connaissance pendant les vacances. Je vais être franc : je ne me souviens absolument plus de quoi il était question. Pourtant, c'était hier soir. Ce dont je me rappelle par contre, c'est que j'ai fait une remarque dont je ne crois pas qu'elle était particulièrement drôle et que nous avons été pris d'un fou rire qui nous a tenu longtemps. J'adore son rire qui vient sans raison, du plus profond, frais et franc. Je ne me souviens plus ni pourquoi ni comment mais je me rappelle parfaitement ce fou rire qu'on a eu alors que nous lisions nos livres et qu'elle me racontais une histoire et que je lui faisais remarquer je ne sais quoi.

Quand on a ce degré d'intimité, qui n'est pas habitude et connaissance de l'autre mais entente et compréhension directe, intuitive, on n'a rien besoin de se dire. Être ensemble suffit à notre joie.

samedi 20 août 2011

Question d'élan

Je ne sais pas faire long. J'essaie d'écrire les phrases les plus simples, les plus vraies et les plus précises possibles. Parfois, je délaye un peu, j'ajoute quelques détails. Et puis je coupe, je supprime, et même un peu plus. Je resserre. D'une page de texte, je tire un paragraphe. Je ne vois pas pourquoi dire quoi de plus ? (Amusez-vous avec la syntaxe de cette phrase-là !). C'est mon drame : comment écrirai-je un jour un roman ? Même une nouvelle. On me parle d'élan. J'ai beau m'installer tout en haut de l'escalier, ou grimper à l'échelle jusque sur le toit, et dévaler les marches, ou courir sur la pente des tuiles, je m'arrête toujours pile poil en bas, sur le paillasson. Je suis comme la pluie qui glisse de la gouttière jamais ailleurs que dans le tonneau. Elle peut bien tomber de dix mille mètres de haut. A la longue, je me suis fait une raison : je suis habile pour écrire de très longs, très très longs, petits textes. Il faut dire : l'élan, super ! Mais pourquoi dire quoi de plus si il n'y a rien à ajouter ?

vendredi 19 août 2011

Choix de lecture

"Ma bite dans ton cul ! était ce que tout le monde ici semblait dire. Pas une insulte, ni même une menace, une vérité. Certains la mettaient, d'autres la prenaient mais pour tous c'était vrai, malheureusement".



Voilà ce que je lisais en ouverture du livre que j'avais tiré des bacs d'un petit bouquiniste de mon quartier, homme poli et précieux, prévenant mais discret, aux connaissances infinies. La couverture était bleue, un joli bleu qui m'avait attiré l'oeil.



D'un point de vue littéraire, je ne sais pas mais du point de vue éditorial, c'était sûrement une bonne entrée en matière qui poussait à l'achat, sinon à aller plus loin.



"De la jouissance en prison, étude sur la sexualité en milieu carcéral", tel était le titre de l'ouvrage.



Finalement, après avoir feuilleté bien des pages, lu bien des lignes, je ne me sentis pas plus intéressé que ça. Je dois même l'avouer, je trouvais le sujet en définitive peu ragoûtant. Je laissais donc le livre là mais ne pouvais m'empêcher de noter mentalement son entame ("Ma phrase dans ta tête !" semblait dire l'auteur).



Quelques instants plus tard, je sortais de la boutique mon achat sous le bras. J'avais opté pour un bouquin rouge, un joli rouge bordé d'un fin liseré blanc. C'était un livre de voyage, récit d'un périple en Afrique par deux jeunes clercs tout juste sortis du séminaire.



Si ça se trouve, bien que sans doute plus discret, ça n'allait pas être tellement différent.

mercredi 17 août 2011

Une petite pièce

J'étais assis sur le perron d'une école. J'étais sale comme un gueux, jeans et chaussures troués, chemise élimée, cheveux gras, en bataille. Je portais de vieilles lunettes à la monture métallique tordue. Des gens passaient sur le trottoir devant moi. A chacun, je demandais :
- "Excusez-moi, monsieur ! Pourrais-je vous donner une petite pièce ?"
Ou bien :
- "Pardon, madame ! Voulez-vous une petite pièce ?"
Aussitôt, ils détournaient la tête, leurs yeux se perdaient dans un vague lointain, leurs pas s'accéléraient. Certains agitaient la main, lâchaient un non, tantôt ferme, tantôt timide. Ils ne voulaient pas recevoir. Je savais bien qu'ils ne voulaient pas donner, pour la plupart. Mais j'étais étonné : ils ne voulaient pas non plus recevoir. Une petite pièce, c'est pas grand chose pourtant. J'en avais toute une provision, rien que pour eux.

Non

Aujourd'hui, j'étais à l'hôpital. Je ne veux pas écrire sur les malades verts et gris, alités et perfusés, sur les blessés, tailladés, fracturés, sanguinolants, sur les impotents, cannes, béquilles, fauteuils roulants, ni même sur les médecins, manches retroussées, les infirmières, cheveux noués, ou les ambulanciers, volubiles et pressés, pas plus que sur les couloirs, longs, droits, infinis, les revêtements, solides et bon marché, les fenêtres, fermées, fumées, pas toujours bien lavées, la machine à café, commune, ou les toilettes, récurés. Non, je ne veux pas. Fichez-moi la paix avec ça !

mardi 16 août 2011

Ping-pong

C'est bien simple : dans ma vie d'adulte, trois femmes ont réellement compté. Étrangement, je ne conserve d'elles qu'un souvenir ténu aux contours diffus. S'il y a cependant une chose que je garde parfaitement en mémoire, c'est la façon dont elles se tenaient devant une table de ping-pong, raquette en main, balle en jeu.

La première était gauchère et toute en force. Elle se plaçait en retrait, loin de la table, et frappait la balle comme une forcenée. Elle frappait et frappait, son geste ample et rapide et dur. Elle était douce pourtant, je crois. Elle avait un service sec et long qui obligeait à reculer et à renvoyer fort. (Couper ces balles finissait immanquablement dans le filet). Alors, elle tapait, tapait et n'arrêtait plus jusqu'à ce que le point soit gagné, l'adversaire épuisé.

La seconde était son contraire. Elle possédait un toucher doux et fin, elle feintait et donnait maints effets à la balle qui ne cessait de tourner et rebondir de côté, accélérer ou ralentir. Pis, elle allongeait, coupait, allongeait, coupait, lançait en cloche ou au ras du filet. Celle-ci était droitière et d'avis changeant mais toujours déterminée. Elle répondait à l'attaque par l'attaque ou bien c'était une balle rapide qui freinait d'un coup et envoyait l'adversaire cogner contre la table. Difficile avec elle de savoir sur quel pied danser.

La troisième enfin. Son jeu était simple et dépouillé. Peut-être ne possédait-elle pas une très grande technique mais sa simplicité était efficace. Elle prenait la balle comme elle venait et la renvoyait pile au centre de la table, de l'autre côté du filet. La balle lui arrivait vite, elle la ralentissait ; la balle lui échouait molle, elle l'accélérait. Pour l'adversaire finalement, c'était toujours le même tir à affronter : vitesse égale, centre de la table. De quoi se sentir des ailes pousser et échafauder théories et stratégies. En vain. Vitesse égale, centre de la table. Un mur. Un simple mur, blanc et silencieux. Avec du crépi parfois : la balle partait de côté, filait sur la mince bande blanche qui borde les tables, impossible à rattraper. Un sourire ornait ses lèvres.

Ah oui, je me souviens de tout ça.

lundi 15 août 2011

Loretta

Je tendais le bras vers elle et m'affalais de tout mon long dans l'herbe, face contre terre.
Elle s'avançait à pas lents et me contemplait au sol. De ses mains tendres et fidèles, celles qui d'habitude me serraient contre elle, elle m'attrapait par le col et la ceinture et me retournait.
Je gisais sur le dos, des brins d'herbe sur ma figure marquée par la chute. Je gardais les paupières closes. Dedans, mes yeux voyaient noir, rouge, orange, scintillant. Mes oreilles entendaient, ma tête se parlait et s'écoutait et ne s'écoutait pas et se taisait, sans cesse.
Sans doute, elle avait les mains sur les hanches et devisait à deux voix, de toute sa hauteur. Ou bien elle réajustait une mèche de ses cheveux. Ou bien elle se grattait la lèvre d'un doigt songeur et curieux. Sa bouche pouvait bien l'embrasser ce doigt. Ses yeux pétillaient, j'en suis sûr. Verts et frondeurs.
Je souriais, en dedans.
Je devenais fou, ça ne m'inquiétait pas. Je n'avais plus qu'à tout ça laisser se faire tout seul, y arriverait-il, moi ?!
Je tendais une main vers elle mais elle ne regardait plus. Un nuage avait attiré son attention. Un chien, une sorcière, un dragon ? Les rayons du soleil à travers ? Des gouttes de pluie qui tombaient, éparses, grosses et molles ?
Mon bras retombait le long de mon corps, mon sourire s'effaçait, mes oreilles bourdonnaient, ou sifflaient, j'étais triste, très triste, une immense joie se frayait un chemin pour m'emporter. Un petit air de musique jouait son refrain. Tel était le trait qui à cet instant me traversait.
Son regard revenait se poser sur moi qui me relevais. Elle souriait, charmante. Sa mèche de cheveux était à nouveau défaite.
La vie est belle, n'est-ce pas ?

Impressions

Dans la représentation que je me faisais de la scène, c'était la forme et la texture du bar qui m'intriguaient le plus. C'était un bar en bois, à l'évidence. Mais était-il couvert d'une épaisseur de zinc, je n'arrivais pas à le décider. Peut-être l'était-il mais sans doute il ne l'était pas. Je le voyais dessiner un rectangle, le mur du fond de la salle formant un des longs côtés. Là, une étagère supportait verres et bouteilles. Un grand miroir recouvrait toute cette surface, les clients pouvaient s'y voir, derrière les verres et les bouteilles, ceux-ci dédoublés. Un passage était aménagé pour le personnel dans un des petits côtés, celui vers lequel on trouvait le couloir qui menait aux toilettes. Des tabourets tout le long, serrés. Des crochets fixés au bois sous le comptoir pour pendre vestes et sacs. Deux serveurs aux gestes amples et souples mais discrets.

Dix heures. A ce moment de la matinée, trois ou quatre clients fixaient leur verre, le bois du bar ou celui d'une table, prise au hasard, la rue derrière la façade vitrée, leur reflet dans le miroir. Oh, la sale caboche ! Alors, leurs pieds. Aucune parole échangée.

Deux doses de rhum blanc, une dose de jus de citron, du jus de pamplemousse, quelques gouttes de marasquin et de la glace pilée, bien secoués, les doigts de l'homme à la barbe épaisse et à l'équilibre devenu branlant jouaient avec le verre. Une trace humide tâchait le bois.

dimanche 14 août 2011

Imprudences

- "Tu ne serres jamais le frein à main quand tu gares la voiture dans la cour ?

- A quoi bon ?! C'est tout plat. La voiture ne risque pas de glisser.

- C'est vrai. Mais imagine un accroc dans la circonvolution de la Terre, un choc brutal et soudain. La voiture part dans la haie devant ou recule sur quelqu'un. T'aurais l'air malin.

- Ah oui, je n'y avais pas pensé ! Eh bien, serre-le, le frein à main ! La voiture n'est pas fermée".

(A part : "Bon sang, la campagne, ces imprudents !")

samedi 13 août 2011

Le vélo

On m'a offert un vélo. Je n'en veux pas. Je n'en fais pas. Il est dans mon salon. Il repose contre un mur, près d'une fenêtre, inutile. C'est un vieux vélo, c'est un beau vélo. Il est vert, cadre de course, guidon de randonnée, porte-bagage à l'avant, une grosse sonnette, ding dong.



Je crains de me le faire voler. J'ai deux cadenas pour l'attacher mais aucun de vraiment sérieux. Je me suis fait dérober le précédent. Il était stationné devant une école, accroché à une grille. Un matin, plus rien : les liens avaient été sectionnés. Étrangement, j'avais éprouvé un certain soulagement. Presque, j'avais été content : je redevenais piéton. Je me souviens, je riais. Ça ne dure pas : celui-ci désormais. Je résiste, je ne le descends pas. Quand le repas est prêt, j'appelle la maisonnée, ding dong.



Voyez-vous, c'est que je ne voudrais pas enrichir une filière mafieuse. Mon vélo est joli, il vaut un certain prix. On me le pique, on le revend, on gagne son blé. De quoi toucher de la drogue, je ne sais laquelle ni en quelle quantité. De la marijuana, de la coco ou des cachetons. Et voilà ! Que ça finisse dans les poumons, le sang et la peau de quelque adolescent enfiévré qui serait allé s'approvisionner lui savait où. Parce que, merde, toute la dose d'un coup d'un seul, dans un bel appartement haussmannien, code, concierge à l'entrée, re-code, interphone, ding dong.



Ou bien une arme, un poignard, un pistolet, un fusil, le même appartement, scène de vie conjugale, amour exclusif, jalousie, pourquoi, pourquoi, pourquoi. Simplement parce que je n'avais pas de bons cadenas. Je conserve mon nouveau vieux vélo dans mon salon, bien à l'abri. Pas de tentation, pas de souci. Je ne sais pas ce qui lui a pris à celui qui m'a offert ce vélo. C'était peut être pour m'ennuyer ?! Et moi qui ne sais pas refuser. Je n'aurais pas du lui ouvrir quand il a sonné, ding dong.

Ermite, 2

Pas besoin d'aller bien loin pour trouver une maison abandonnée. Je suis une maison abandonnée. Confort minimal, rien qui ne soit pas utile : coeur, reins, rate, poumons. Mains, doigts, pieds. Yeux, nez, bouche. Et la campagne alentours, assise sur mon pas de porte, qui se met au diapason : inquiète ou sereine, coléreuse ou gaie, intouchable ou sensible. Le vent fait craquer les branches en traversant les arbres et siffle dans le conduit de cheminée. Parfois la neige, alternance pluie et soleil. Nuit, clarté de lune, ciel étoilé. Un voeu. Un fantôme, ancienne présence assis sur une chaise. Impassible et délabré. Le vide, l'espace et le silence, à nouveau, à jamais, toujours.



(C'est sans doute exagéré mais pourquoi pas. Un jour prochain, je mettrai un peu de cul dans tout ça. Ça manque - la campagne, ça fait toujours ça. Je me demande, les gens qui y vivent à l'année. Etc).

Black circle

Tout le dîner, il s'était servi verre sur verre et avait bu. Il avait bu plus que de raison, ce dîner comme le précédent, le précédent comme celui d'avant. Tous les soirs, il buvait, buvait, buvait. Bien que tenant mieux l'alcool que beaucoup d'autres, chaque soir, chaque dîner le voyait finir ivre. Il fallait le bien connaître pour constater qu'alors son oeil se faisait plus pétillant, son teint plus éclatant, son élocution plus incertaine et ses gestes moins précis. Il restait carré dans son siège et remplissait et vidait son verre. Il riait ou se taisait. Seul le soir était capable de mesurer combien il était ivre.

Et lui, le repas fini, la soirée achevée, les convives partis, qui disait :
- "Bon Dieu, j'en ai assez ! Ça me fait boire d'avoir tous ces cons à ma table. Je ne veux plus les voir, je ne veux plus les entendre, et je bois. Tu me comprends, toi ?!"
Et sa main allait caresser la tête du chat. Ensuite, ce soir là comme le précédent et celui d'avant, il laissait son verre et la carafe de vin sur la table et se dirigeait, titubant, vers sa chambre où, plus tard, une nouvelle aube le cueillerait, et sans doute encore des cons dans la soirée.

vendredi 12 août 2011

Ermite

J'aime le silence. Je finirai ermite dans une maison abandonnée. Est-ce que je la retaperai, même pas sûr. Je la meublerai du minimum nécessaire, rien que du fonctionnel. Un lit pour dormir, une table pour manger, une chaise pour m'asseoir, une vasque pour me laver, un poêle pour cuisiner et me chauffer. Le reste, de l'espace. Je m'assiérai sur le pas de porte et contemplerai la campagne alentours. Je serai comme elle, tour à tour triste ou joyeux, calme ou agité. Je m'ennuierai, j'en fais le pari ; je me demanderai ce que je fous là et ce que je rate de ma vie et ce que je vais devenir ; je n'aurai plus de question en tête et rien à en ficher. Mes états d'âme passeront comme les jours et les saisons. Je serai sale et pouilleux, je me ferai beau sans raison. Mon corps deviendra les murs de ma maison, mon esprit voguera, vide et silencieux. J'aime le silence, tant mieux.

Après-midi ensoleillée

J'avais bien fait de revenir sur mes pas. J'étais accoudé au parapet et je les regardais dans le jardin.

Pour ce que j'en comprenais, il y avait Lucien, gros bonhomme jovial vêtu d'une chemise à carreaux et manches courtes, coiffé d'un béret et qui, de sa voix rauque, répétait inlassablement : "Il a triché, il a triché". Il était ensuite secoué d'un rire sec, aigu et bref, c'était une rafale de mitraillette. Il y avait Paule, l'oeil un peu flou, le sourire vague, qui passait d'une idée à une autre, sans lien entre elles. Elle regardait devant elle, elle regardait autour d'elle, elle regardait le ciel, elle paraissait absente, émerveillée, gaie.

Ils étaient là, une dizaine, les pensionnaires de l'hospice, qui alerte, qui endormi, les uns assis sur des chaises de jardin, les autres dans leur fauteuil roulant, tous disposés en demi cercle, une bande de gazon devant eux.

Si je m'étais attendu à ce spectacle : ils jouaient à la pétanque. Vous auriez vu ça. Plus aucun n'était capable de marcher, peu réussissait à se tenir encore debout. Les boules étaient de vraies boules, métalliques et lourdes. Ils les prenaient dans leurs mains malhabiles, peinaient à les tenir fermement et les lançaient, assis, avec des petits gestes trop courts et trop faibles. Les boules étaient lâchées à deux pas devant eux et partaient sans que quiconque sache bien où. Pas fort, pas loin, sur le côté. Marquer un point tenait du hasard et remporter la partie relevait de la chance.

Paule à qui on en donnait une pour la lancer répondait : "Lancez-la, vous, si ça vous fait plaisir !" Lucien répétait : "Il a triché, il a triché". Il riait.

Sérieuse, l'infirmière notait les points.

mardi 9 août 2011

Les tomates

Mes goûts étaient étranges. Les sports que je pratiquais, les vêtements que je portais, la musique que j'écoutais, les plats que je mangeais, la coiffure que j'arborais, la profession que j'exerçais, tout ça était peu commun, en rien comparable avec ce que les gens faisaient habituellement.

Une seule de ces excentricités aurait suffi à me faire passer pour un original et me repousser en marge de la communauté mais toutes réunis m'excluaient pour de bon et je ne m'entendais plus être appelé que "le farfelu".

Oh, mais original ou farfelu, je ne l'étais pas tant que ça : j'aimais aussi les tomates.

Un fantôme

C'est un fantôme. Elle est dans la maison, c'est sûr. Sa voiture est garée devant la porte, sa veste est accrochée à une patère, ses chaussures gisent dans le vestibule, son sac traîne sur un canapé mais elle ?

Elle peut être là sans qu'on la croise jamais, des jours durant. Elle reste dans sa chambre, erre de pièce en pièce mais n'est jamais là où vous êtes. Vous oeuvrez dans la cuisine et entendez marcher dans le salon ; vous passez dans la salle à manger, un ombre file dans l'escalier ; de la porte, vous observez le jardin, une balle de ping pong est sèchement frappée dans la grange ; vous courez à travers la pelouse, une roue de vélo crisse dans l'allée, de l'autre côté ; vous sortez sur le palier à l'étage, ça remue dans la cuisine ; vous dévalez les escaliers, les pas résonnent au dessus de votre tête. Vous appelez, seul l'écho, faible, très faible. Même lui vous échappe.

Vous ne courez plus. Vous ne cherchez pas. Vous constatez : les objets changent de place ; des vêtements apparaissent, disparaissent ; des miettes de pain, des traces de terre, un verre sale.

Rien à faire, vous ne la verrez pas. Elle, par contre, sait tout de vous ces jours-là. Et puis, quand elle le décide enfin, un grand sourire éclatant vient à votre rencontre, une bouche charmeuse vous embrasse sur la joue, un oeil pétillant vous dévisage et vous perce, une main ferme se glisse dans votre dos et vous mène à travers la maison et vous pousse dehors, au jardin, où la table a été mise et un déjeuner préparé pour vous.

Le repas fini, elle disparaîtra à nouveau et, pendant quelques jours, vous ne ferez plus que deviner et sentir sa présence. C'est un fantôme.

dimanche 7 août 2011

Tête brûlée

Je buvais trop. Je buvais rarement mais beaucoup trop ces fois-là. J'étais alcoolique. A n'importe quel questionnaire de dépistage, j'atteignais des scores qui invariablement affirmaient mon affection : alcoolisme.



Pour me guérir de ce désastreux penchant, j'avais trouvé une solution : je m'inventais une allergie. Voilà, j'étais devenu allergique à l'alcool. Tous les alcools, du plus petit au plus fort. Fini les Martini, les Porto, les Bloody Mary, Black Russian ou Daïquiri. Il ne fallait plus que je boive : une goutte, une seule, pouvait me terrasser. Un verre de vin et je restais sur le carreau ; une gorgée de bière et je mourais.



Le stratagème fonctionna un temps mais c'était sans compter avec mon esprit casse-cou et mon goût du risque. A la même fréquence que mes vulgaires pochetronades d'autrefois, je me mis à me saouler de la même façon mais, en plus, à affronter la mort.



Mes lendemains de cuite n'étaient plus seulement trous de mémoire, culpabilité, regrets et remords mais aussi désormais soulagement et gratitude : à nouveau, j'en avais réchappé, la providence veillait sur moi.



J'étais toujours alcoolique mais j'étais également devenu allergique et tête brûlée.

jeudi 4 août 2011

Promesse

Je la voyais venir au loin. Elle marchait droit, tête haute. Ses cheveux semblaient flotter à sa traîne. Son pas était rapide et un sourire s'esquissait sur ses lèvres. Elle portait des lunettes de soleil. Elle paraissait bien jolie. C'était ma future femme, vous savez. Nous allions nous marier. C'est ce que je m'étais dit. Mais quand je l'ai croisée et dépassée, j'ai bien vu qu'elle n'en avait pas l'air convaincu.

mardi 2 août 2011

Dring

C'est au dessus de chez moi. Quand le téléphone sonne, personne ne répond. C'est normal : dans cet appartement qui est au dessus de chez moi, personne n'habite. D'ailleurs, il n'y a même sûrement pas de téléphone. Personne ne laisse son téléphone dans un appartement inhabité. Et personne n'appelle personne sur un téléphone qui n'existe pas dans un appartement inhabité. Pourtant, la sonnerie retentit. Je l'entends. Elle retentit dans le vide de la pièce, la sonnerie d'on ne sait quoi. C'est un dring tout simple, très banal. Ça fait dring dans le vide de la pièce et personne n'appelle et il n'y a personne pour répondre et pas même de téléphone à décrocher. Mais la sonnerie retentit toujours dans la pièce vide. Dring.

C'est peut-être une sonnerie fantôme, la sonnerie fantôme d'un téléphone qui, autrefois, se trouvait là, dans cette pièce alors meublée d'un appartement habité. C'est la sonnerie fantôme d'un téléphone d'autrefois qui, un jour, aura rendu l'âme. Peut-être que ce téléphone d'autrefois a été jeté contre un mur, un jour de fâcherie et d'engueulade, ou bien s'est pris un coup de marteau sur le combiné, ou encore lui a-t-on coupé les fils, et alors il aura rendu l'âme dans ces souffrances-là et elle sera restée, cette âme de téléphone, suspendue, errante et sonnante ? Dring, dans la pièce aujourd'hui désertée. Et moi, je ne sais pas comment on apaise l'âme errante et sonnante d'un téléphone qui aura crevé dans de telles souffrances. Je ne sais pas quelles offrandes il faut faire ou à quels sacrifices il faut consentir et j'entends très nettement le dring qui résonne dans la pièce vide de l'appartement au dessus de chez moi. Un jour, je déposerai un téléphone neuf sur le pas de la porte dans l'espoir que l'âme de l'ancien y trouve refuge et repos et cesse, et cesse, de résonner dans la pièce vide.

Pour l'instant

Le chat dort sur l'épais tapis près de l'âtre. Une bûche flambe. L'enfant est assis dans un fauteuil, une bande dessinée ouverte sur les genoux. Il est très concentré sur sa lecture. Dans la cuisine, des bruits de casseroles se font entendre. Un gâteau cuit, son odeur se répand à travers les pièces. Le chat entrouvre un oeil, remue la queue, s'étire. L'enfant tourne une page. Le feu crépite. Le père a bouclé ses bagages et foutu le camp. Pour l'instant, personne n'est au courant.

Tornade

Ce jour où le vent a enfoncé les vantaux, soulevé les lourds rideaux et le soleil traversé leur voile épais, la pièce s'en est trouvée toute éclairée et, j'en suis sûr, a frémi.

Ici, le bois des meubles a craqué ; là, la laine du tapis s'est étirée ; les draps qui recouvrent les fauteuils ont pâli ; la poussière s'est tapie et l'air a vibré.

Puis les rideaux sont retombés, la lumière s'est retirée et tout a repris place, silence et obscurité.

La vieille forme alitée est restée sans vie. Un maigre pic s'est dressé sur la ligne plate du monitoring.

Fièvre

Elle est debout au milieu du salon, volubile, ses sacs posés sur la table. Elle les déballe un à un et dit : "J'ai acheté...". Elle dit : "J'ai acheté...". Elle dit : "J'ai acheté..." et ça dure et ça dure. Elle a acheté, acheté, acheté, je ne sais combien de trucs et de machins qui maintenant s'entassent à côté de leurs emballages défaits.

Je me demande ce qu'elle avait dans la tête pour acheter tout ça mais, à mon avis, ça cache quelque chose et, à la regarder et l'écouter, je ne serais pas loin de penser que même sa bonne humeur est achetée.

lundi 1 août 2011

Garde-manger

J'étais assis dans l'herbe et je regardais les filles. De là où j'étais assis dans l'herbe, les filles étaient assez jolies et c'était agréable de les regarder. Je restais longtemps assis dans l'herbe mais bientôt le soleil tourna et je me retrouvais à l'ombre d'un arbre. L'herbe qui n'était pas chaude devint froide, le vent se leva et les filles se firent plus dures et moins jolies. Alors je me levai et allai m'asseoir un peu plus loin, où les rayons du soleil chauffaient. Le vent tomba, les filles reparurent très jolies. Ainsi, je me levais et me poussais, suivant la course du soleil autour de l'arbre. Je ne voulais pas que les filles ne soient pas jolies, ni l'herbe froide ni le vent levé. Mais bientôt, il ferait nuit. Sans doute, je m'en irai pour de bon. A la bonne heure, j'aurai la tête pleine de provisions de jolies filles et d'herbe chaude.

Insomnie

Il n'y avait pas un bruit. C'est rare. Il était quatre heures du matin, la nuit était silencieuse. Je venais de me réveiller et le constatais. Aucune voix ne portait, on n'entendait pas un son. Pas de chocs de casseroles, pas de musique, pas de portes qui claquent, pas de parquet qui grince, pas d'objets qui chutent, pas de pas dans les escaliers ou la cour, pas de moteur qui vrombit ou de klaxon qui retentit, pas d'oiseau qui siffle ou pépie. Rien. Je tendais l'oreille. Rien d'autre que la rumeur de mon cerveau, un fond sonore comme une soufflerie mais encore poussée au minimum. Mais déjà, j'en pressentais l'écho. Elles arrivaient. Mes premières pensées étaient comme des enfants dans un hall dépeuplé : elles se couraient après, zigzaguant, agitant les bras et tapant des pieds, pourchassant les derniers restes du sommeil jusque derrière les piliers et sous les escaliers.