samedi 28 avril 2012

Parler vrai

"Il est étrange que les humains croient que leur capacité de parler et leurs ressemblances cognitives et sensorielles les rendent transparents les uns aux autres dans le domaine de l'amour. Comme si l'on ignorait que l'on ne parle pas pour nous rendre transparents, mais au contraire pour devenir opaques, pour nous mentir et pour mentir aux autres. Non pas forcément par méchanceté ou par mauvaise foi. C'est que les conversations amoureuses sont faites pour cela, pour plaire, pour déplaire, pour détourner, pour ne pas penser, pour épater, pour mépriser, mais pas pour révéler une quelconque vérité sur notre désir".



Marcela Iacub, "Confessions d'une mangeuse de viande", Fayard 2011, 150 pages, 14 euros TTC.





On devrait faire la journée du "vrai parler". Le 1er mai.

Volutes

Je persiste dans ma tentative de devenir végétarien. C'est pas facile. J'ai rechuté. Du filet mignon l'autre jour, c'était tentant.

Je lis des livres pour me persuader, m'encourager.

Bon Dieu, que n'existe-t-il des patches comme pour arrêter de fumer ?! On se collerait un pansement côte de porc ou un autre rôti de veau sur le corps en attendant d'être sevré. Ce serait merveilleux.

Les industriels manquent d'imagination.

samedi 14 avril 2012

Personne

Imaginez une rame de métro. Sur la ligne 14 par exemple. Un accident terrible. Un déraillement, une collision. Des tôles tordues, des wagons broyés. A l'intérieur, des corps, blessés, inconscients, sans vie. Viendra un moment où, là, plein de téléphones sonneront.

jeudi 5 avril 2012

Je deviens con, c'est une étape

Je vais vous dire un truc, et je ne crains pas de vous choquer. Plus j'avance en réflexion - parce que je reçois des tombereaux de réactions, et certaines outrées, je me défends, je creuse, j'argumente - plus je me dis qu'élever de la viande, ce serait comme mettre au monde un bébé médicament ou maintenir en vie des gens pour avoir sous la main un coeur, un rein, des poumons, un visage, de la peau à greffer si besoin. Quand la nécessité s'en fait sentir, paf ! on abat ce type qu'on tenait là dans une cage trop petite pour lui, qu'on avait génétiquement sélectionné pour la puissance de son coeur, la capacité respiratoire de ses poumons, la douceur de sa peau, et on prélève le ou les organes qu'il nous faut. On sauve une ou deux ou trois vies avec un seul de ces types (à la limite, si on les sélectionne pour les poumons, on peut les faire cul de jatte. Ça gagne de la place). Oui, on pourrait en sauver des vies ! Pourquoi on ne le fait pas ? Les mangeurs de viande devraient vouloir qu'on le fasse.

(Je deviens con comme un végétarien. Ou un ancien fumeur. Ça ne vous a pas échappé).

mercredi 4 avril 2012

Note d'interception

Mon précédent texte est, de mon point de vue, à bien des égards remarquable en ce qu'il me révèle de façon éclatante comment mon esprit fonctionne et de quelles expériences et selon quelles associations naît et se nourrit mon inspiration.

Je cours. Je cours de façon suffisamment fréquente, à un rythme assez soutenu et si longtemps qu'il n'est pas rare que les ongles de mes orteils, brusqués, écrasés, malaxés, se colorent de sang. Par un concours de circonstances malheureuses, j'en ai perdu deux récemment qui m'ont laissé des plaies sanguinolentes et douloureuses. Je les traîne en boitant.

Je lis. Je viens de finir la lecture de "Faut-il manger les animaux ?" de Jonathan Safran Foer. L'ouvrage décrit, entre autre, les maltraitances infligées aux animaux par l'industrie de l'élevage et de l'abattage. Ne pas vouloir concourir à ces pratiques est évidemment une excellente raison de ne pas manger de viande. Ce n'est pas la mienne. Disons plutôt que ce n'est pas la seule mienne, même si elle en est une composante essentielle. Qui serait pour qu'on torture les animaux, même si ça le nourrit ? Non, diverses expériences et des propos de Théodore Monod sur le respect de la vie ont guidé ma réflexion : pourquoi faire naître si c'est pour tuer ? Que la vie s'achève dans son propre hasard, vieillesse, maladie, accident (et qu'on mange la viande de ces bêtes mortes), mais que la mort ne soit pas planifiée avant la naissance, voilà ma position. Les animaux ne sont pas des choses qui nous sont asservies. Leur vie (le souffle) est la même que la notre. Respectons ce qui nous anime.

J'ai des amis. L'un me disait aujourd'hui même : "Il n'écrit pas beaucoup ces derniers temps, Branken !".

Je suis fatigué. Je fais la sieste. Là, tout se mêle. Au réveil, s'écrit "Sage décision, je crois".

Au delà de la simple écriture d'un texte de fiction, je trouve amusant la simultanéité de certains événements : il n'est pas impossible que le souvenir de la douleur née de l'absence de ces ongles cassés et de la plaie par eux laissée soit l'élément qui toujours me rappelle à cette évidence que je ne veux pas manger de cette viande faite pour être mangée (et concourir au malheur de mes frères boeuf, porc ou poulet). L'écriture me vient en témoignage.

Sage décision, je crois

Hier encore, mes doigts de pieds avaient des ongles. Il n'en ont plus.

Banal accident de machine-outil sur la chaîne de montage, chez Plimpton & Cie où je travaille. J'étais affairé à pousser une plaque de métal (un alliage) cubique sous la presse pour la déplier, l'aplatir et la recourber quand la semelle de ma chaussure de sécurité droite a glissé dans ce qu'il m'a, un très bref instant, semblé être de l'huile de vidange. Un jet, encore bien fluet, commençait à pisser de dessous le carter du boitier d'alimentation du villebrequin des poussoirs à piston et venait s'étaler le long du compresseur en une petite flaque chaude et visqueuse. Mes crampons antidérapants y dérapaient. Je partais en arrière. Ma tête chutait de mon mètre quatre vingt et heurtait brusquement le sol. Un réflexe qui m'aurait plié en deux aurait pu me faire me recevoir sur le cul et me briser le coccyx mais le poids de la plaque d'alliage métallique (un cube) dans les bras m'en empêchait certainement et je ne me rétablissais pas mais tombais bel et bien, lourdement, de toute ma hauteur, en long, par terre. Je m'évanouissais.

Je me réveillais quelques heures plus tard, le visage inquiet de ma femme au dessus de moi, une infirmière qu'on avait fait mander pour mes premiers clignements de paupières passant au large de mon champ de vision et m'interrogeant : "Comment vous sentez-vous ?"

Je ne me sentais pas trop. Alors.

J'appris ne plus avoir d'ongles à mes pieds. Ils avaient été broyés sous presse. Les doigts avec eux, il est vrai. Malgré les chaussures à coques renforcées. Une presse pour déplier l'acier, il faut reconnaître sa puissance et son efficacité.

On m'avait amputé au niveau des chevilles.

Dans l'instant où l'on m'informait de ce nouvel état, je décidais de ne plus, jamais, manger de viande. Je ne sais par quelle association l'idée m'en était venu mais la décision m'avait totalement imprégné et avait été comprise par chaque cellule de mon corps, os, nerfs, viscères et chair.

Et je laissais le reste d'anesthésiant oeuvrer à nouveau.