vendredi 29 mars 2013

Pastore

La vie est dangereuse.

Vivre est risqué.

Je voudrais que vous me compreniez bien.

Je ne parle pas d'avoir un accident de la route, d'attraper une maladie incurable ou de se faire agresser dans la rue ; je parle des rapports avec les autres.

Les rapports avec les autres, sous des dehors d'ordinaire banalité, d'habitudes et de conventions, sont vachement dangereux et extrêmement risqués. Fous, presque.

Ils nous mettent en question.

Ils interrogent nos façons d'être et de faire, notre regard sur le monde, les choses et les êtres, la perception et la compréhension qu'on a des finalités de la vie, de ses modalités même, notre intelligence, notre habileté, nos facilités.

Ils mettent en évidence nos contradictions, nos lâchetés, nos trouilles et nos absences.

Ils nous rendent laid et dégueulasse.

Ils nous obligent.

Bon Dieu, que c'est dur !

Petites choses faibles que nous sommes, et pas foutus de nous grandir plus que ça !

Et nous nous querellons avec nous mêmes, nous complimentant, nous admonestant, nous jugeant.

Oui mais :

C'est dans ce danger que réside la beauté de l'acte, que s'exprime la grandeur de l'âme, que surgit la bienveillance, que naît l'amour ; c'est dans la conscience du risque, son acceptation, qu'est l'Homme ; c'est là qu'on trouve la vie quand on s'est délaissé pour l'exprimer, elle.

Tout nu, avec nos peines et nos faiblesses, touché, touchant, cerné jusqu'aux tréfonds, au delà de la peur d'être découvert et démasqué, libre et confiant, dépassés le risque et les dangers : peut-être le bonheur.

Pogba

Au téléphone, elle disait :

- "Deux semaines, je vais prendre deux semaines de congés et je vais rester à Paris ?! Je vais pas rester à Paris !"

Elle le disait avec véhémence. Sa bouche se tordait. Ses yeux roulaient. Sa main libre grattait sa joue. Jusqu'alors discrète, elle avait parlé plus fort. Sans s'en rendre compte.

Cette réaction passée, elle fixait le sol désormais. Sa voix avait rabaissé d'un ton.

- "Je ne sais pas. Non. Je vais rentrer chez moi. Je n'ai plus envie. Non, je n'ai plus envie".

Elle avait raccroché.



Elle n'était plus jolie comme je l'avais d'abord considérée. Elle était devenue touchante.

jeudi 28 mars 2013

Gourcuff

On pourrait devenir fou face à l'étrangeté des sensations qui vivent en nous.
La plupart des gens ne deviennent pas fous.
La plupart des gens n'ont aucune conscience des sensations qui les habitent.
La plupart des gens croient que tout va bien.
Ils pensent que leurs pensées sont saines, posées, réfléchies.
Logiques.
Ils se foutent le doigt dans l'oeil.
Illusions.
Leurs pensées sont folles.
Leurs sensations se foutent de leur gueule.
En sous-main. Sans se faire voir. Sans se faire sentir.
La plupart des gens ne s'en rendent pas compte.
Ils ne s'imaginent pas ce foutu bordel.
Ils disent : "Il fait beau aujourd'hui", "J'ai fait regonfler les pneus de la Volvo" ou "Je t'aime, ma chérie".
Il y a quelque chose qui cloche.
Ils ne le voient pas.
Ils ne veulent pas le voir.
Ça leur foutrait les jetons.
Ça mettrait leurs croyances à terre.
Ça bousillerait leurs convictions, leur vision des choses.
Ça saperait les fondements de leur monde.
Les fondements du monde.
Ça les ferait exploser.
Ils risqueraient de devenir fous.
Ils ne peuvent pas le voir.
Ils ne peuvent pas vouloir le voir.
Tout est ok.
Sinon ce sentiment, quand même, qu'à un moment les choses leur échappent.
Les choses leur échappent toujours.
A un moment.
S'ils savaient que c'est tout le temps et qu'ils n'y peuvent rien.
Rien. Fou ou pas fou.

Ribéry

En général, l'envie tire un trait dans mon esprit. C'est une flèche qui part et dessine une courbe dans le ciel de mes sensations.

J'y consacre mon attention. Le plaisir s'empare de moi. L'envie grossit, grossit, éclate et se transforme : voici. Des pensées, des émotions, l'idée d'autrui, l'ordre de la société, ses conventions, une certaine originalité, le goût de la simplicité, mélangés, brassés, pimentés, salés, sucrés, et je voudrais juste dire ce petit picotement qui en fut à l'origine mais que je ne retrouve que dans le souvenir maintenant qu'il a disparu et, quoi qu'il arrive, malgré tous mes efforts, que je ne parviens jamais, jamais vraiment, à définir, ni même tellement décrire.

Qu'importe après tout, là n'est pas l'essentiel.
Non, l'intérêt de tout cela est, comme je l'ai attrapé d'autres, que j'ai pu vous l'avoir transmis. Dieu, oui, cela serait mieux qu'un but : une bien belle passe !

mardi 26 mars 2013

Benzema

Dans "Le football est un langage avec ses poètes et ses prosateurs", texte inclus dans le recueil Les terrains. Ecrits sur le sport paru aux éditions Le temps des cerises, Pasolini explique que le football, à l'instar de toute langue parlée et écrite, est un langage, un langage avec ses codes et ses sous-codes, un langage formé de ses propres mots, ceux-ci eux-mêmes composés d'unités minimales qui seraient le toucher de balle, un langage qui aurait ses propres normes syntaxiques produisant son discours, tantôt prose (les courses, les passes), tantôt poésie (les dribbles, les buts).

Ce matin, je pensais à un truc.

Imaginons qu'un enfant m'enfonce la pointe d'une équerre en plastique dans le flanc pour me faire croire à la menace d'un pistolet et jouer à l'attaque à main armée. Imaginons. Les enfants sont comme ça ! Comment décrirai-je, non pas une telle intention, c'est fait, mais la sensation chez moi provoquée par cette pointe dans ma chair, cet enfant dans mon dos, son envie de jouer, avec moi, et les émotions et les pensées qui m'envahissent ?

Il y aurait sans doute bien des moyens de le faire, en prose ou en poésie, et décrire l'éclat du diamant dans la paroi rocheuse par mille pieds sous terre, ambiance humide et chaude, moiteur suffocante, rumeur bruyante des machines hydrauliques employées, n'en serait pas la plus tordue. Par exemple.

Mais qu'est ce que ça dirait, vraiment ?

Car aux mots, l'on fait dire ce que l'on veut. Et l'on en comprend ce que l'on peut. Le chat est mort. Il l'est, en effet, s'il l'est en réalité. S'il ne l'est pas en réalité, il pourrait quand même très bien l'être en mots. Peut-être des mots qui ne parleraient pas du chat mais de celui qui dit ou écrit les mots et de celui qui écoute ou lit les mots.

Dans une telle affaire, les mots n'ont sans doute que peu d'importance : on les choisira donc avec soin, clairs, précis, directs. Ils diront ce qu'ils doivent dire. On en comprendra ce que l'on est à même d'en comprendre. Ils traceront les lignes apparentes d'une intention : la pointe de l'équerre ; la chair molle et dense, enfoncée. L'enfant ; moi. Nous, ensemble. On pourra alors, chacun, tous, se consacrer à tout le reste.

- "Viens, on va aller se fabriquer des pistolets en bois.
- Et des épées ?
- Et des épées".

dimanche 17 mars 2013

La scène

Des arts, hormis les conférences, débats, rencontres, mais on est alors en dehors, verre de vin et petits fours, il n'y a que la scène, théâtre et musique, qui donne l'occasion de se retrouver avec face contre devant son public.

Communion dans la restitution d'un travail de longue haleine, composition, écriture, interprétation, mise en scène, occasion unique, bien que souvent répétée, de mettre en oeuvre.

Jouer.

Déboule l'énergie, provoque le mouvement, sent et débloque les tensions
Avive, excite, libère,
Et des deux côtés
De soi / En soi
Restitution / Attention
Expression / Compréhension
Émotions
Plaisir
Sueur
Cheveux : collent
(Groupies : crient)
(Culottes : volent)
(Bras : fendent)
Pieds, mains : tap tap tap.

On aimerait déclamer sa prose sur la place publique
Il en faudrait du courage
Sans musique (ni décor)
Venir devant
Vulnérable et concerné.

Jouer.

mercredi 13 mars 2013

Et l'homme crut qu'il faisait un meilleur spectacle, plus digne et sérieux, et il devint sourd et aveugle, et il perdit le toucher, et jusqu'au goût qui s'en alla, mais tout était là qui se moquait de lui, gentiment

Sur le toit
Sous le soleil
Car le vent
La neige voletait
Et sinon l'illusion
Se moquait bien de signifier
Nous avons un pape
Mais ne tenait pas moins attentif
Les yeux levés.

mercredi 6 mars 2013

Le succès est une autre affaire

"Procurez-vous une radio ou un gramophone de la plus grande puissance sonore possible, et asseyez-vous pour écouter une exécution de la Septième Symphonie de Beethoven ou de la Symphonie en ut majeur de Schubert. Mais je ne veux pas seulement dire que vous allez vous asseoir pour écouter. Ceci est ce que je veux dire : portez le son à la puissance maximum. Puis étendez-vous sur le plancher et que votre oreille s'approche de la source sonore au plus près possible, et restez là, effaçant le plus possible votre respiration, immobile, et ne mangeant pas, ne fumant pas ni ne buvant. Concentrez toutes vos facultés dans ce que vous entendez, entendez de tout votre corps. Vous n'entendrez pas la musique de façon aimable. Si vous en souffrez, réjouissez-vous. D'aussi près que vous le pourrez jamais, vous atteignez cette musique, vous êtes en elle ; pas seulement en elle, vous êtes cette musique elle-même ; votre corps n'est plus votre forme et votre substance, il est forme et substance de la musique.
Est-ce que ce que vous entendez est joli ? ou beau ? ou légal ? ou tolérable dans la société polie ou aucune autre ? Ce que vous entendez est, par delà toute computation, musique sauvage et dangereuse et meurtrière à tout équilibre de la vie humaine telle que la vie humaine est ; et rien ne peut égaler le viol que la musique opère sur toute cette mort ; rien sauf n'importe quoi, n'importe quoi dans l'existence ou le rêve, n'importe où grossièrement perçu vers sa dimension vraie.

Beethoven a dit une chose tout aussi impétueuse et téméraire et noble que le meilleur de son oeuvre. Selon la mémoire que j'en garde, il disait : "Celui qui comprend ma musique ne peut jamais plus connaître le malheur". Je le crois. Et je serais un menteur et un lâche et l'un de vous dans votre monde à l'abri si je devais craindre de dire les mêmes mots de mes perceptions les meilleures, et de ma meilleure intention.
L'accomplissement, auquel est suspendu toute fatalité et toute erreur, est une autre affaire".

James Agee, Louons maintenant les grands hommes, avec Walker Evans chez Plon dans la collection Terre Humaine.

Ça marche aussi avec Mermonte ou O'Rourke, ou que sais-je que vous voudriez écouter et qui vous remuerait un tant soit peu.

Comprenez bien : la joie, la pure joie de vivre, est dans ce qu'on emploie l'énergie qui nous est allouée, qu'elle soit mentale ou physique, et qu'on consume toute entière dans l'acte qui nous occupe, qu'on écrive un texte, qu'on construise une charpente, qu'on écoute un ami, qu'on se prenne, avec lui ou sans lui, une bosse de rire, qu'on lise un livre, qu'on cueille des fraises, qu'on joue de la batterie, de la guitare ou de l'accordéon, qu'on apprenne à aller à vélo, ce sourire, bon Dieu !, de l'enfant concentré sur le coup de pédale, faisant fi de la peur de tomber, se projetant de tout son être, vers l'avant, vous la connaissez cette émotion qui mêle tout, larmes, bonheur, amour, reconnaissance, la joie de vivre ! L'énergie qui vous traverse et va, créant. A portée de main.

(Cette note dans tout ce qu'elle a de bâtarde et de bancale, de raisonnement poreux et de logique sans doute un peu foireuse, d'à peu près, de rentré au chausse-pied, d'incompréhensions et de méconnaissances, d'incompétence même, et de tout cela je me pardonne car de malhonnêteté non, incarne la perfection de ce que je veux dire, illustré, bien ou mal, par la longue citation d'Agee. C'est sans doute incompréhensible, mais joie pour moi, qui m'y suis mis, concentré à suivre le fil. Ma meilleure intention. L'accomplissement - le succès - est une autre affaire).



mardi 5 mars 2013

Toucher la pointe, dure, et trancher

Courir de longues distances, ou de plus courtes mais à plus vive allure, oblige à une détente intérieure, à un abandon de ses forces à elles-mêmes, à une capitulation presque, qui rend possible de percevoir et comprendre que douleurs physiques et cogitations mentales n'entament en rien l'effort consenti ni n'entravent l'élan ni n'arrêtent finalement le coureur mais au contraire peuvent vivre et se poursuivre en ce corps, sur ce chemin poussiéreux, sous ce soleil d'hiver, cohabitant, simultanément ou tour à tour, avec des impressions de puissance, de vitesse, de fluidité, sensations d'énergie et de bien-être.

Ce corps qui s'avance ainsi, présence physique et traits de l'esprit, tout autant que souffle dans l'air ambiant, ce corps volatile et dense, est la preuve que tout cela peut tenir, ensemble, dans le même lieu et au même moment, le plus naturellement du monde.

On peut alors prolonger, ou accélérer, ou tout simplement défaillir.

vendredi 1 mars 2013

Un jour, le réel

Il y en a qui s'affairent sur leur ordinateur pour ne pas quitter leur femme de peur de perdre leur maison.

Ils divertissent leur attention en l'occupant dans des wizz, des bang, des vlop, shebam, strip bien peu comic mais si courant qui n'a finalement rien de réel.

Un jour, leur femme se barre. Ils sont devenus des as au Solitaire.