samedi 28 septembre 2013

Popopop




L'angoisse



Plus jeune, j'aimais bien faire peur à ma soeur.

Par exemple, je lui faisais croire que je n'étais pas moi et que j'allais retirer mon masque d'Arthur pour le lui montrer. Je me pinçais la peau sous le menton et tirais dessus comme on enlève une cagoule, en faisant des grimaces horribles. Je lui disais qu'évidemment le type qu'on allait découvrir là-dessous, et qui avait pris place dans le corps de son frère, serait un affreux bandit, un tueur sanguinaire, un criminel forcené. Ça l'inquiétait, je le voyais bien. Je me prenais au jeu. Je roulais des yeux dans leur orbite, je grinçais des dents, je forçais ma voix, me raclant la gorge, toujours en me tirant la peau sous le menton et sûrement, je n'étais pas beau à voir. D'ailleurs, plus ça allait, plus je me faisais moi-même peur et moins j'étais capable de m'arrêter et plus je sombrais dans cette espèce de panique : "Mais en quoi est-ce que je suis en train de me transformer ?" J'évitais autant que possible de sonder ma conscience de crainte d'y trouver quelques pensées délirantes, morbides, coupables, perverses, de m'y découvrir en monstre, de m'y reconnaître possédé. Je n'avais vraiment pas envie de m'apercevoir que dans ce corps, peut-être, était tapi un démon. C'étaient des moments vraiment angoissants. Et je me demande à présent si je n'ai pas redouté parfois de sombrer, totalement, dans la folie.

Je ne saurais me rappeler aujourd'hui comment je-nous parvenions à désamorcer la tension qui s'était installée. Peut-être que ma soeur, à bout de nerf, détalait en courant et moi, resté seul, je poursuivais un temps mon simulacre ? Je m'observais, m'interrogeais, devant un miroir, toujours mes yeux écarquillés et mes doigts enfoncés dans la peau désormais blanchie sous la pression. Et puis, sans doute, il me fallait me rendre à l'évidence : jamais je n'arriverai à retirer cette face. C'était bien moi dans la glace, c'était bien moi dans moi. Alors, je devais esquisser un sourire, heureux de me retrouver, me palper un peu ici et là, puis quitter la pièce en fermant, délicatement mais complètement, la porte, laissant derrière moi cet envoûtement momentané.

Le secret


Autrefois, mon père fumait. Ma mère ne supportait pas l'odeur. Mon père fumait dehors ou s'isolait dans le garage. Il y allait le soir, après nous avoir souhaité une bonne nuit, d'abord à moi, ensuite à ma soeur, nos chambres se succédant en ce sens sur son chemin.

Souvent, encore éveillé, je l'entendais faire un bruit caractéristique : c'était la petite enclume rangée sous l'établi qu'il déplaçait. Il dégageait une trappe. Là, sous la maison, s'ouvrait une caverne gigantesque, immense, d'abord voûtée de pierres solides, puis étayée de pièces métalliques en une haute et vaste halle sous laquelle brûlaient des foyers et d'où partaient en tous sens de longues et larges galeries qui, plus loin, débouchaient à l'air libre dans la prairie où paissaient les poneys.

Mon père poussant l'enclume sous l'établi, dégageant la trappe, s'engageant dans la caverne immense, allait rejoindre son peuple. Mon père était un chef indien. En bas, il s'asseyait parmi les sages de la tribu, fumait avec eux la pipe, palabrait. Il prenait des nouvelles, donnait des instructions. En bas, il était chez lui, parmi les siens. La présence de ces indiens sous la maison était le secret de mon père. Seul, je l'avais deviné.

J'étais impatient d'être initié, qu'il m'accepte avec lui, que je puisse moi aussi descendre dans cet endroit magique et mystérieux. Car après lui, ce serait moi le chef de ces Cheyennes fiers et orgueilleux, braves et courageux. Je rêvais à cet instant où je les découvrirais. Je m'endormais.

Depuis, la maison a été vendue. Je ne sais si une trappe a été aménagée dans la suivante - en grandissant, j'ai du oublier le secret de mon père - mais celle-là aussi a depuis été vendue et entre-temps l'enclume a disparu. J'aimerais bien qu'un jour on construise une autoroute qui passe par le centre du village où se trouvait notre ancienne maison. Les fouilles archéologiques dégageront des restes de bivouacs, des plumes, des tomahawks. Ce sera une énigme de plus pour la science.

Le récit


Un ami m'expliquait : "Il a eu une maladie grave. C'était comme la sclérose en plaques, en pire. Il a commencé par boiter ; il s'est ensuite servi d'une canne ; puis, il s'est déplacé en fauteuil roulant ; après, il s'est retrouvé couché dans un lit qui faisait brrr brrr ; et il est mort. Sa femme, qui pourtant l'aimait, en fut soulagée".

Souvent, pour raconter un événement, expliquer un fait, démontrer un phénomène, cet ami a besoin d'en remonter aux origines, voire plus loin : aux origines des origines. Alors, ses propos se développent à foison, il saute du coq à l'âne, ouvre des parenthèses qui jamais ne se referment, "justement" devient son mot fétiche, "attends, attends" un passage obligé, son discours se ramifie en diverses branches et on en perd jusqu'aux bifurcations empruntées. Là, j'ai trouvé son récit épatant, elliptique à souhait, direct et précis. A peine s'il manquait le nom de la maladie mais c'est sûrement un nom compliqué.

Je ne me souviens plus de quoi nous parlions ni comment nous en étions arrivés à cette explication mais je me souviens encore du lit qui faisait brrr brrr, des trépidations dans les épaules, des bras collés le long du corps, de la tête rejetée en arrière et des yeux affolés qui roulaient dans leurs orbites, cherchant à gauche, à droite. Du secours probablement.

Les vieilles photos



Voilà ce qu'il advient des samedis pluvieux, un week-end qu'on passe dans la maison familiale. On arpente les greniers à la recherche d'on ne sait quoi, sinon tromper son ennui. On explore les armoires, on inspecte les buffets, on fouille les malles, entreposés là depuis qui sait quand. On mène une vraie perquisition, notre curiosité insatiable.

Et puis, on déniche quelques vieilles photographies. Grain grossier et teint jauni. Un homme à la mèche de côté, aux cheveux en bataille, ébouriffés par le vent, ou un main impatiente, aux rouflaquettes fournies comme c'était la mode autrefois, un caban en toile huilée jeté sur le dos, le regard droit, perçant, presque fouineur. Ici, il porte un chapeau de pluie. Là, il a chaussé de grosses lunettes à montures d'écailles. Il lit ou écrit. Peut-être, est-ce son écriture, fine et serrée, au dos des clichés ? A quelques endroits, l''encre a coulé. Souvenirs de périples, dédicaces, sentiments les meilleurs.

On m'a dit qu'il était un aïeul, du côté maternel. Marin au long cours, commandant d'un brick qui ne dédaignait pas jouer à l'explorateur sur les côtes où, avec son équipage, il accostait. Mort en mer, pris à revers par la bôme au cours d'une manoeuvre délicate, poussé à l'eau comme beaucoup et pas des moins expérimentés. Assommé ou noyé, ça change quoi ?

Depuis que j'ai ramené les clichés chez moi, le parquet craque comme le bois d'un navire. Je l'entends la nuit, c'est un bruit régulier, un grincement de coque dû à la houle, peut-être l'appartement glisse-t-il sur les vagues, gîtant d'un bord sur l'autre. Pour l'instant, personne ne s'est mis à chanter en hissant les voiles, ni à crier pendant les manoeuvres. Tant mieux, j'ai des voisins irascibles.

Un avion sous terre


C'était un bout de ferraille qui sortait de terre. Il était fiché dans la berge d'un bras de la rivière. A cet endroit, une sorte de parc aquatique avait été aménagé pour les barques. Des bateaux y étaient amarrés.

Enfant, je venais souvent jouer au bord de l'eau. A vélo, la maison n'était pas loin. Nous nous retrouvions avec les copains sur la vaste étendue d'herbe qui, de ce côté, bordait la rivière. De l'autre côté, il y avait des marais. A ce qu'il paraissait. Combien de parties de football endiablées, de courses poursuites à bicyclettes ou à pieds, de pétards allumés et explosés, de moment de repos aussi, allongés en grappe aux pieds des bouleaux ou sous les saules pleureurs.

Ce bout de ferraille, nous le pensions, était le reste apparent d'un avion. Un appareil à hélices, datant de la guerre forcément, qui se serait écrasé là, en bord de rivière, sa chute due à un problème mécanique, une erreur de pilotage ou un tir ennemi, et qui aurait été, qui sait comment, enseveli, recouvert de terre. Peut-être, était ce l'aileron de queue, ou bien un bout d'aile, qui dépassait ? Plate et large comme l'est une pièce de voilure, sa forme le laissait à penser. Une inscription y figurait. De grosses lettres bien dessinées, tracées à l'encre noire sur fond vert. Son immatriculation, probablement.

Qu'étaient devenus les aviateurs qui le pilotaient ? Etaient-ils eux mêmes restés dans le trou que la chute de leur appareil avait creusé ? Quelqu'un les avait-ils secourus alors qu'ils avaient été éjectés du cockpit ou bien brûlaient dans l'explosion consécutive au choc ? Sauvés, revenaient-ils parfois en pèlerinage sur les lieux où ils faillirent laisser la vie ? Les plus audacieux d'entre nous avaient des théories, des hypothèses, supputaient. Les moins curieux faisaient mine de savoir.

C'était un bout de ferraille qui sortait de terre.

La mare



"Je reviens de la pêche", dit-elle. Et quelle pêche ! La pêche dans la mare. La mare se trouve une cinquantaine de mètres après la maison, là où commencent les prairies. C'est une petite surface d'eau, sûrement pas très profonde, alimentée au dessus par les eaux de ruissellement et en dessous par la nappe phréatique. La mare n'est jamais à sec. Toujours pleine, ou presque. Et, malgré sa maigre taille, vingt mètres sur trente environ, la mare est remplie de poissons de toutes les sortes, on ne sait même plus reconnaître lesquelles. Trop de croisements sans doute. De la consanguinité sûrement. Un jour, c'est un poisson rouge de près de quinze centimètres qui en est sorti. Qui sait comment il était arrivé là.

Les parties de pêche dans la mare sont endiablées. On déplie les cannes, on déroule le fil, on crochète l'asticot à l'hameçon, on lance, ça mord. On sort, on décroche, on relance le poiscaille à l'eau. Le bouchon se balance à nouveau sur le flot. Dix poissons à l'heure, au bas mot. Parions que certains se font prendre à plusieurs reprises, d'une ligne à l'autre. C'est à qui en remonte le plus. On ne fait pas d'encoches sur les gaules, elles rompraient d'avoir été trop tailladées.

Il y a d'ailleurs dans les parages un héron qui connaît bien cette mare. A l'évidence, il l'apprécie. Matins et soirs, on le voit surgir de derrière les arbres au loin, tourner un peu et, si l'on est discret, nous qui l'observons, se poser sur le flot sage. Et là, les pattes dans l'eau, se laissant balader par le clapot, lui aussi pêche. Rassasié, il repart.

L'hiver, la mare gèle. Parfois la glace épaisse permet d'y poser le pied. Une fois, on s'y est promené. Quelques craquements sourds et profonds rendaient notre pas hésitant. Les plus hardis ont fait la traversée. On n'a pas essayé de percer un trou pour y lancer un fil. A coup sûr, ça aurait encore mordu.

On parle maintenant d'y mettre une barque. D'abord, pour tailler les arbres qui plongent dans l'eau et que l'on n'atteint plus depuis la berge. Mais enfin, on finira bien par toiler un mât et régater. Avec les dauphins pour compagnons de route, on partira la journée et de retour à la nuit tombée, après une longue course au large à la poursuite d'un espadon ou d'un requin, on tirera le bateau sur la rive et à ceux qui nous y attendront, comme elle on criera : "Je reviens de la pêche".

Et quelle pêche !

La forêt



Camper dans la forêt, quelle idée ! A la belle étoile, qui plus est ! Avec de jeunes enfants, encore en plus ! Facile à dire après coup. Mais voilà, nous y étions. Partis par un beau temps de fin d'après-midi, guillerets, quelques fins matelas de mousse soient dits "conçus pour le camp itinérant du randonneur par temps chaud avec portage occasionnel dans le sac à dos", les sacs de couchage, chacun sa taille et sa couleur, les lampes de poche, la nourriture pour le dîner, quelques vêtements chauds, le tout chargé sur l'homme de bât, de fière allure, ma foi, avec son pas décidé, sa résignation entière, son courage et sa ténacité, sa science et son sens de l'organisation brandis bien haut. A ces étendards, les autres ralliés. De toute façon, ils n'avaient pas le choix. C'était ça ou rien et sûrement pas la télé. Une expérience exaltante à partager, voilà.

Dans la forêt marchant, à la file indienne, indienne, indienne, ti dum, ti di, a ti dou li dou ti dé... Y'aura-t-il des loups, papa ? Non. Des ours, peut-être ? Non plus. Alors, des tigres ? Ne crains rien. Au pire des sangliers. Un renard, à la rigueur. Mais quand même, c'est méchant un renard. Ça peut nous mordre. Ça peut même avoir la rage. Oh, oh, un renard enragé. Et un sanglier enragé aussi. On se mettra dans la tente. Y'en a pas. A la queue leu-leu, tassés les uns contre les autres, ventres contre fesses, les pieds dans les talons de celui qui précède, l'arrière-garde aux avant-postes, l'éclaireur en serre-file. De plus en plus loin, une allée, un chemin, une sente, les arbres partout tout autour et rien d'autre que la vie secrète des sous-bois, propice à enfiévrer même les plus maigres des imaginations pourvu qu'elles soient jeunes et encore impressionnables.

Et puis l'étang repéré sur la carte, une clairière à son bord. Ramasser du bois, disposer les matelas. Jouer un peu, explorer les alentours. Faire cuire brochettes et pommes de terre. Dîner. Parler autour du feu, se rassurer. Entamer une partie de cartes, se distraire. Les sens aux aguets, écouter les bruits percer le silence de la forêt. Des petits cris stridents, des sifflements aigus, des craquements. Souvent loin, parfois proche. Ou simplement le feuillage, à lui seul inquiétant.

La nuit maintenant, noire. Et la lune parfois masquée par des nuages, lourds et menaçants. Et le souffle froid d'un petit vent venu de l'autre côté de l'eau, chargé d'humidité. Et le feu qui s'étiole. Et bientôt, malgré les lampes de poche, on ne voit plus rien. L'inquiétude à son plus haut, calmée cependant par quelques paroles bonasses, la sérénité de l'âme et la tranquillité du corps. Il faut se glisser dans les duvets, se coucher. Serrés les uns contre les autres, ça ne se peut autrement. Les esprits gonflés de l'espoir que tout se passe bien : qu'il ne pleuve pas ni ne fasse trop froid pour les plus âgés ; qu'aucune bête féroce et sanguinaire ne vienne nous manger pour les plus jeunes.

On aurait sans doute pu s'endormir s'il n'y avait d'abord eu l'histoire à lire. C'est là que la faillite de l'entreprise advint. Pour ne pas s'alourdir inutilement, il n'avait été prévu qu'un petit livre, inoffensif dans le confort douillet des chambres d'enfants : Le petit Poucet. Après, plus rien ne fut possible dans cette forêt. Il fallut rentrer.

jeudi 26 septembre 2013

Note

Souvent les coiffeurs n'en font qu'à leur tête.
Avec la votre.

mercredi 25 septembre 2013

La pétition


Il y avait cette nuit une pétition à signer. Nous étions nombreux rassemblés dans la salle à jouer des coudes pour y participer. Nous nous écrasions contre la table où se trouvaient la feuille à remplir. Il y avait beaucoup de tension dans l'atmosphère, l'ambiance était à la revendication, l'enjeu important. L'air était chaud et moite, la pièce mal éclairée et enfumée. Des paroles étaient proférées plus hautes que les autres, des cris étaient poussés. Des gens allaient et venaient à l'arrière de la masse compacte, agglutinée. La foule sortait et entrait, les portes claquaient, les fenêtres étaient ouvertes puis refermées. Des enfants filaient entre les jambes de leurs parents, couraient, virevoltaient. Le parquet glissait, des mégots gisaient à peine consumés. On se serait cru dans un pub, au soir de la paie.

Bientôt, ce fut mon tour de parvenir à prendre le crayon et, alors que je m'apprêtais à m'inscrire sur le papier à la file des autres qui m'avait précédé, je remarquais que tout le monde avait signé de mon nom.

Les patrons


Et si les patrons qui s'octroient avec largesse bonus, stock-options, parachutes dorés et retraites en or avec l'argent extorqué au consommateur, racketté à l'usager, voire rançonné au contribuable et amassé sur le dos des employés n'étaient en réalité que de dangereux révolutionnaires, recrutés dès leur plus tendre enfance, formés intellectuellement, forgés spirituellement, sculptés physiquement (je m'égare un peu, mais admettons) et poussés dans le vaste monde des affaires par des forces occultes, sournoises et brutales, tapies dans l'ombre avec leurs sombres desseins, des activistes en cheville les uns avec les autres, membres d'un vaste complot dont les ramifications griffues s'étendraient des Etats-Unis d'Amérique à la France en passant par le Liechtenstein, Luxembourg ou Monaco, des agitateurs aux nerfs d'acier, rompus à toutes les formes de subversion sociale, dont l'entrisme au sein du grand patronat ne serait pas la moindre des réussites, établissant leurs plans avec soins, les mettant en oeuvre avec calme et méthode, faisant preuve de la plus forte détermination à ne pas se laisser entraver dans leur action insurrectionnelle, oui, des nihilistes prêts à tout - même fumer de gros cigares cancérigènes - pour susciter l'opprobre générale, pousser les citoyens dans la rue, mettre le pays à feu et à sang ?

Eh ! Eh ! Eh !

Les pigeons


Je me suis toujours demandé si les pigeons avaient le sens de l'humour. Cette façon qu'ils ont de voler droit sur vous et, au dernier moment, dévier légèrement la courbe de leur vol pour simplement vous effleurer le crane. Vous éviter de justesse après vous avoir fait craindre la collision. Vous faire peur.

Pas plus tard que ce matin, un groupe égaillé sur la chaussée, sans doute à la recherche de quoi becqueter. Quand, déboule au coin de la rue une puissante berline. A son volant, un homme imposant. Allez, disons le : gros. Un gros homme qui conduit sa voiture de manière autoritaire. Le moteur ronfle, la voiture fonce. Virage sur les chapeaux de roues. Couic ! Deux piafs collés au sol, juste devant moi. Affolés, ceux qui peuvent s'échapper prennent la poudre d'escampette. Aucun ne reviendra constater les dégâts : deux pauvres flaques de plumes et de sang qui tentent encore de relever la tête, de bouger les ailes. Pas un pour les aider.

Je ne sais pas si les pigeons ont de l'humour. Mais je note qu'ils ne sont pas très solidaires.

Le voleur

Je trie de vieux textes. J'en profite pour en rééditer quelques uns, pas forcément les meilleurs que je garde par devers moi. Ce n'est pas le but de ce blog que de ressortir des antiquités, admettons que je fasse vide-grenier. Pour une fois. Trois - quatre articles en promotion.

Le voleur, donc.

"On dirait que s'il y avait un voleur dans la maison, ce serait un gentil voleur. Il prendrait rien. Il aiderait les enfants à s'habiller, il se mettrait à quatre pattes pour faire le cheval, il rangerait les jouets et les affaires dans la chambre. S'il voudrait, il pourrait juste te prendre une feuille pour écrire une poésie au père Noël et demander des cadeaux pour nous", m'expliquait (il y a un bon moment) la plus jeune de mes enfants.

mardi 17 septembre 2013

- (2)

Dans l'esprit
Débroussailler
Pour éviter les incendies.

-

Combien de pensées dans un corps ? me demandais-je ce matin en regardant les gens attendre sur le quai du métro.

(Résonance :  ce soir, dans un reportage sur la carrière de Catherine Deneuve, à l'affiche des cinémas demain dans "Elle s'en va" d'Emmanuelle Bercot, François Truffaut explique : "Quel que soit le rôle qu'on lui donne, on a l'impression qu'il y a le rôle à l'écran et qu'il y a d'autres pensées qui ne sont pas exprimées. Oui, c'est une actrice de rêverie, de personnalité double".
Rêverie, rêverie que m'offraient ces hommes et ces femmes - avais-je perçu cela dans leurs attitudes et mouvements, la multitude de leurs pensées non exprimées ?).

samedi 14 septembre 2013

Une idée encore plus bête

Et le lecteur ayant ainsi eu connaissance de cette chose que l'auteur a ressenti et lui a transmis pourra autrement le considérer : tu as eu bien peur ; tu étais si heureux ; ton amour était doux et grand ; ta colère m'a fait trembler...

Toi l'homme replet et souriant (ou l'homme frêle et coupant ; ou... ou...) devant moi, toi que je croyais différent, toi que je ne voyais pas comme ça.
Et le lecteur prendra l'auteur, son frère en rien différent, dans ses bras.
Et peut-être posera-t-il même un bisou sur ses joues rugueuses.

Ça serait amusant.

Une idée toute bête

Peut-être que pour dire une chose qu'au fond on ressent et qui voudrait être exprimée, il faudrait tout simplement ne pas la dire.
Peut-être que pour dire cette chose qu'on ressent si intensément qu'on éprouve l'envie et le besoin de la communiquer, cette chose qui nous éprouve jusqu'à nous faire en témoigner, il faudrait tout simplement ne pas la dire.
Pour lui garder toute sa valeur.
Pour préserver sa force.
A ce J'ai peur ; à ce J'aime ; à ce Je suis heureux ; à ce Me voilà très en colère ; à ce Je veux du bien ; à ce Je suis enthousiaste, j'ai très envie.
Mais un gars et une fille se tiendraient par la main, feraient des projets, habiter ensemble, donner naissance à un enfant, se sauver au bout du monde.
Un gars qu'on décrirait comme ça mais qui pourrait être tout le monde.
Une fille à qui l'on ferait connaître certaines difficultés mais qui seraient celles que rencontrent tout un chacun à un moment ou un autre.
Des mains qui auraient connus d'autres mains mais qui seraient comme neuves, et bavardes, et curieuses, l'une à l'autre.
On les ferait être et vivre et on dirait cela, rien que cela mais tout cela.
Et quelqu'un lirait cette histoire, qui ressentirait cette même chose au fond, quelle qu'elle soit, que l'auteur voulait exprimer et celle-ci serait passée de l'auteur au lecteur, toute silencieuse et très forte.
Et peut-être que le lecteur en fera don à un ou une de ses amis, ainsi de suite.
Et si c'est autre chose, pas grave : ce sera la soeur de la première chose - celle qui voulait s'exprimer chez le lecteur, celle qui lui fait peur, ou le pousse à aimer, à vouloir le bien, celle qui le remue, le met en colère et lui donne l'énergie d'agir.
C'est une idée toute bête mais tout l'objet de l'écriture (de l'oeuvre en général, de l'oeuvre comme travail).
Une idée toute bête mais pas facile à mettre en oeuvre.

vendredi 13 septembre 2013

Instant (20)


L'été fut splendide,
L'approche de l'automne pleine de promesses.

Instant (19)

La route s'arrête soudain.
Au delà, il n'y a plus rien.
Sur la route, les ombres s'allongent.
Figées.
Viennent là ceux qui ne savent pas où aller.
Pas encore décidés.
Et dans la neige, brûlent des feux.
Laissent des ronds noirs.
On est passé là, on est passé là, se dira quelqu'un.
On est passé là sans savoir où aller.

(Largement inspiré - je lui pique ses paroles, ouais - du dernier "Parcs" de Bertrand Belin. Très bon au demeurant).

jeudi 12 septembre 2013

Instant (18)


Croisé un juif albinos
J'ai fait un vœu.

Instant (17)



Le plus troublant est peut-être de constater comment le corps réagit aux sollicitations des sens. Pressions, tensions, extensions, nœuds, ruptures, délassement, les muscles se crispent et se relâchent, les os craquent et se déplacent, les nerfs tendent et tendent. De tout petits changements interviennent dans la posture qui mettent l'esprit dans des dispositions différentes et l'humeur change. La tranquillité nous abandonne. D'inquiet, on devient irascible. On bout, on s'emporte. Plus tard, l'orage passé, la culpabilité ravalée, les regrets évacués, on se sentira l'envie d'aimer et un semblant de bien être nous traversera. A nouveau, l'énergie circulera. Les bonnes idées, solutions à nos difficultés, trouvailles inespérées, remplaceront les pensées tournoyantes, lourdes et pesantes, ressassées. Tristesse, joie, colère, empathie...
N'être rien là-dedans, observer.
Léger comme une plume.
Mince comme une feuille.
Souple comme une membrane caoutchouc.
Laisser s'exprimer.

Instant (16)




Ma vision du monde est interrogative et silencieuse.
Les événements extérieurs s'impriment en moi, fugaces ou féroces.
Les idées passent, pleines de remarques et de questions.
Il ne faut pas s'accrocher aux mots, ils ne sont que les témoins de sensations.
Le corps pense.
Le corps pense, seul.
L'esprit traduit, donne une forme directement intelligible aux autres - si tant est que le vocabulaire est commun.
Mais du regard, de la main ; de la peau, du sens de l'équilibre ; de la perception dynamique, des mouvements encore à peine esquissés ; de la figure et la silhouette, embrasser dans l'instant, naturellement.
J'ai travaillé à signifier ici cela mais, méfiez-vous, déjà ces idées m'ont quitté et je n'y crois plus. Il me faudrait y réfléchir à nouveau pour acquiescer ou réfuter.
L'instant seul, vécu.

Instant (15)


Jouir de cette expérience qu'est la perception
S'émerveiller des sensations
L'énergie est une onde
Surf.

jeudi 5 septembre 2013

Instant (13)

Sur les rives du skatepark,
Un jeune enfant qui divague,
Et sa nounou qui le rappelle à l'ordre :
"Pousse-toi, le monsieur ne peut pas jouer".

Instant (14)


Si reportage il y eut, et j'en doute, il ne fut publié que bien des mois plus tard et sous un nom d'emprunt.
Je la relus en effet, dans le journal auquel elle collaborait.
Ou plutôt, je lu l'article d'une journaliste qui portait son prénom et écrivait comme elle. Son style m'était familier et le texte reconnaissable.
J'appris par la suite qu'elle s'était mariée.
Les gentils poils blonds qui avaient frémis sous l'air doux d'un matin, un jour d'été, son bras nu passé à à la portière d'une vieille Ford brinquebalante, au pot d'échappement crevé, et qui, je ne sais pour quelle raison, m'avaient si souvent ému et dont aujourd'hui encore je garde à l'esprit une image nette et précise ( quoique peut-être, sans doute, sûrement plus modelée par mon esprit que conservée dans ma mémoire) avaient fait leur oeuvre auprès d'un autre, ou ce fut son regard clair si souvent, ou sa chevelure brune, ou son langage précis aux mots choisis, ou son courage et son honnêteté, ou la chance ou encore la crainte de la solitude.
Qu'en sais-je ?
De ce qui aux autres plait et les attire.
Chez elle, ou chez un(e) autre.
Et les réunit.
Il y a là du hasard, de la persévérance, de la volonté, de l'envie, du désir, de l'ouverture qu'il vaut mieux ne pas saisir mais dont on peut se réjouir de les voir faire leur oeuvre.
Après ma taille sévère et sans doute exagérée (j'avais de grands projets), mon arbre a repoussé.
N'importe comment.
Mais je le trouve très joli.

(Les connaisseurs auront reconnu un châtaignier - avec un magnifique chancre, et non un hêtre, sur la photo. Privilège de l'auteur que de raconter n'importe quoi. Mais enfin, du bois de châtaignier aussi on tire de bonnes bûches pour le feu, on fait de petites charpentes mais aussi des tonneaux, des paniers et même des castagnettes).

dimanche 1 septembre 2013

Instant (12)






J'avais donné une tape sur la tête du chien, pris le petit chat dans mes bras pour une caresse et j'étais rentré dans la maison.
Dehors, le bruit du moteur s'éloignait. Le pot d'échappement était percé.
Il fallait que j'élague un hêtre dont des branches menaçait de tomber. Le dernier orage, violent, avait laissé des traces, l'arbre centenaire en partie foudroyé.
Je me demandais ce que j'allais faire du bois tronçonné.  Le débiter en bûches pour le chauffage, fabriquer une table, consolider un appentis, façonner des éléments de charpente, construire un skate ?
J'avais de quoi faire, le boulot devant moi, des images plein la tête.
La fille au regard clair si souvent et au bras nu passé à la portière.
Quelques gentils poils blonds hérissés dans l'air doux d'un matin.